La Loi du Bonheur

Felicidade. C’est ainsi que Sabedoria, le vieux sage, avait prénommé l’enfant qu’il avait recueilli quinze ans plus tôt et qui – au vu du tatouage emblématique gravé sur son bras gauche – était issu du peuple des « Eternels Insatisfaits ». Ce nom lui était venu comme ça, comme une évidence ; un pied de nez au destin et aux membres de la communauté dont la façon d’agir et de penser les vouaient au malheur.

Voulant extraire l’enfant de ce qui semblait être un triste destin, Sabedoria s’était appliqué à lui enseigner la Loi du Bonheur ; et s’il avait craint, un temps, que la propension innée de Felicidade l’empêche d’être heureux, il s’était vite réjoui des capacités d’apprentissage de son élève.
Au fil des années, lui et Suavidade – sa femme qui l’assistait dans son entreprise – avaient vu l’enfant s’épanouir et s’ouvrir au bonheur. Felicidade souriait, appréciait chaque petite chose de la vie et savait en tirer le meilleur, n’éprouvait plus de rancœur envers le peuple qui l’avait rejeté, et savait faire preuve d’une bienveillance spontanée quand l’occasion lui en était donnée…

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Mon texte vous plait et vous voulez en lire plus ? Vous trouverez l’intégralité de cette histoire – et bien d’autres encore – dans ce recueil de nouvelles, « 6000 signes espaces compris », en format E-Book ou en format broché. 

Ces nouvelles variées ont été rédigées par 15 auteurs français et francophones. Écrites en fonction de différentes consignes d’écriture qui jalonnent leur parcours de formation avec L’esprit livre, leur élaboration favorise l’acquisition de compétences rédactionnelles.

Ces auteurs se sont entraînés comme les plus grands écrivains en rédigeant des nouvelles limitées à 6000 signes espaces compris, soit mille mots. 6000 signes espaces compris représente aussi un objectif dans un entraînement d’écrivain.

« Stephen King, Jack London en ont fait une règle incontournable. John Steinbeck a augmenté le niveau de performance à 2000 mots par jour, Ernest Hemingway l’a réduit à 500. Marty Schwartz a même élevé le défi à 1000 mots par jour durant 1000 jours » Techniquement, l’écriture d’une nouvelle est une prouesse littéraire. Elle vise à raconter une histoire le plus vite possible en créant des émotions fortes.

E­book  : 2,90 € / Livre broché : 9,50 € / 152 pages / 24 nouvelles 

Belle lecture à toutes et à tous !

Jos Gonçalves le 17 décembre 2019

 

 

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Ultime pied de nez

Comme chaque jour, Yvonne s’était installée dans son fauteuil près de la fenêtre. Et comme chaque jour, elle guettait Hélène, sa fille.

Cette fois pourtant, elle l’attendait sans joie ni impatience. Sans amertume non plus…
Elle regarda le prospectus posé sur le guéridon qui lui faisait face et relut le nom de la « Résidence » sensée devenir sa nouvelle demeure. 
« Les Intemporels » ! Quel nom étrange pour un lieu destiné à des personnes dont le temps était compté…
En se rappelant Hélène vanter le confort et la quiétude de l’endroit elle haussa les épaules et dodelina de la tête en signe de négation : elle n’irait jamais.

Yvonne avait les idées claires ce matin. Enfin, ses pensées lui paraissaient moins désordonnées que d’habitude. Elle apprécia cet instant de lucidité – devenu rare – que lui accordait « Alzheimer », l’intrus qui l’accompagnait depuis des mois.
Secrètement, elle le remercia : en la libérant un temps de sa soumission, il lui donnait une chance de partir dignement. C’est ce qu’elle voulait.
Elle ne laisserait pas passer cette chance. Elle ne subirait pas la maladie et la vieillesse.
Car si pour l’heure elle s’accommodait de son déclin physique, Yvonne refusait de perdre la raison. Cela la terrifiait. Pas pour elle, bientôt elle ne s’en rendrait plus compte de toute façon, mais pour son entourage. L’idée d’imposer sa décadence et de faire souffrir ceux qu’elle aimait lui était insupportable.
Les questions se bousculèrent dans sa tête aujourd’hui clairvoyante.
Quels souvenirs laisserait-elle à ses proches après des années de sénilité ? Au nom de quoi devait elle accepter que son image soit entachée par son vieillissement ? Quel sens avait la vie sans la conscience de vivre ?
Femme de caractère, Yvonne avait été maître de sa vie. Elle voulait l’être de sa mort…

Elle en était là de ses réflexions quand la voiture arriva.
Hélène était là.
Se garait devant le portail…
S’engageait dans l’allée…
C’était le moment ou jamais !
Décidée, elle prit le verre d’eau posé sur la table, sortit de sa poche un tube de somnifères, en avala le contenu…
Quand Hélène entra, Yvonne enfilait son manteau…
Sa fille l’aida à monter à l’arrière de la voiture et l’embrassa tendrement. Puis elle se mit au volant et jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle y vit sa mère, souriante et les yeux clos. Elle crut qu’elle dormait. Elle démarra, sereine.

Sereine, Yvonne l’était aussi… Et avant de s’éteindre, elle savoura le pied de nez qu’elle faisait à la résidence et à la maladie.

Texte initial – Résidence « Les Intemporels »

Maintes fois pourtant, la vieille dame avait prévenu sa fille : « Je ne partirais d’ici que les pieds devant ! ». Elle lui avait souvent dit, lui avait promis même, mais Hélène ne l’avait pas crue…

Assise dans son fauteuil près de la fenêtre, Yvonne était plongée dans ses pensées et faisait défiler les 60 ans passés dans cette maison qu’elle allait bientôt quitter.

Elle repensait aux jours heureux qu’elle y avait vécus avec son mari, aux joies de leur installation et à l’agencement de leur nid douillet. Elle se souvenait de la naissance de son enfant, de ses rires et de ses pleurs, de ses premiers pas et de sa découverte du monde, de ses craintes et de son insouciance. Elle revoyait les rentrées scolaires de sa fille, ses premiers amours puis son départ du cocon familial. Rien ne manquait, sa mémoire était intacte, décuplée même. Car avec l’âge, certains détails jusqu’alors occultés revenaient avec une telle précision que lors de ses voyages dans le passé elle se croyait dans le présent. C’était si bon de revivre ces moments de bonheur qu’elle y plongeait avec délices de plus en plus souvent.

Oh, elle savait bien que sa tête lui jouait parfois des tours, mais ce n’était que pour des petites choses, des détails, des petits riens. Elle oubliait où elle mettait ses affaires, se dirigeait dans sa chambre d’un pas décidé en se demandant soudain ce qu’elle allait y faire, cherchait régulièrement ses mots et perdait de plus en plus souvent la notion du temps. Lucide face à ses faiblesses intellectuelles, Yvonne s’énervait mais se rassurait pourtant en se disant que tant qu’elle en était consciente, son déclin n’était pas total et qu’il était encore temps d’y échapper.

Elle frissonna. Elle avait toujours pensé qu’une personne avait le droit de partir dignement. Et si la vieillesse physique ne l’inquiétait pas, l’idée de perdre la raison la révoltait, l’angoissait, l’étouffait. Pour elle, la vie n’avait aucun sens sans la conscience de vivre. Oh, ce n’était pas à elle qu’elle pensait, de toute façon elle ne s’en rendrait bientôt plus compte. Mais elle savait que la sénilité n’apportait que douleur à ceux qui en étaient témoins et elle refusait de faire souffrir les êtres qu’elle aimait. Elle ne voulait pas que leurs souvenirs d’elle soient occultés par son vieillissement.

Elle regarda l’horloge ; Hélène, allait arriver d’un instant à l’autre pour l’emmener à la résidence « Les Intemporels ». Elle haussa les épaules et dodelina de la tête en pensant au nom de ce qui allait être sa nouvelle maison…son mouroir.

Puis sa fille arriva et se gara devant le portail.

Yvonne se pencha sur la petite table près du fauteuil, prit le verre d’eau qu’elle y avait posé, ouvrit le tube de somnifères acheté la veille et en avala le contenu. Elle se leva, alla chercher son sac à main et son manteau. Sa fille se chargea de sa valise qu’elle mit dans le coffre, installa sa mère à l’arrière de la voiture en prenant soin de lui mettre un coussin derrière la nuque. Puis elle l’embrassa tendrement, ferma la portière et se mit au volant.

Avant de mettre le contact elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Les yeux fermés et la tête penchée sur le coussin, sa mère affichait un léger sourire. Rassurée, Hélène crut qu’elle dormait. Elle démarra.

Derrière ses paupières closes, la vieille dame avait tenu sa promesse et emportait pour son ultime voyage l’image en noir et blanc de sa dernière demeure.

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Le visage de Tom

Cela faisait quinze ans qu’il n’était pas revenu sur le lieu de ses vacances et de ses souvenirs. Quinze ans qu’il avait enfoui au plus profond de sa mémoire l’image de ce visage tant aimé.
Aujourd’hui – date anniversaire ô combien symbolique –  il se sentait prêt à affronter le passé. A accepter l’absence….
Cédric sortit de sa voiture et se dirigea vers la plage.
Il entama la descente de la dune qui menait au rivage. Au contact de ses pieds nus sur le sable, son enfance l’assaillit. Il redevint le petit garçon de presque dix ans qu’il était alors.

C’est une belle journée d’été. Merveilleuse et pleine de promesses. Le ciel est clair et une légère brise rend supportable la température déjà élevée de cette fin de matinée.
Il est avec ses parents, son oncle, sa tante, leurs filles de trois et cinq ans et leur fils Tom.
Tom a quelques mois de plus que Cédric, ce qui lui confère le titre d’ainé. Vif et intrépide, il fête aujourd’hui son anniversaire. Il est le frère que Cédric n’a jamais eu. Ils sont inséparables…
Comme d’habitude pendant les vacances estivales, la joyeuse troupe se retrouve sur le parking de la plage.
Heureux tohu-bohu.
A peine arrivé, Tom dévale la pente en lançant son premier défi « Le dernier arrivé en bas, aura un gage ! ».
Il gagne. Tout à l’heure, Cédric devra se laisser enterrer jusqu’à la taille… Une fois de plus.
Chacun s’installe à sa manière. Parasols, serviettes de bain, cris de joie et d’excitation envahissent l’espace. Les adultes préparent le pique-nique. Les enfants s’enduisent mutuellement de crème solaire. Un doux parfum de noix de coco se mêle à l’air marin. Ils vont pouvoir jouer un instant pendant que leurs parents se désaltèrent avant le déjeuner…
Les fillettes sortent leurs seaux, pelles et râteaux pour construire le « plus grand château du monde ». Les grands les aident un temps, mais se lassent vite de ce jeu de « bébé ». Un signe de tête et ils s’éclipsent.
C’est qu’ils ont bien mieux à faire, les deux cousins ! Entre ballon, raquettes, pistolet à eau et exploration des rochers, ils ont l’embarras du choix.
Cédric propose de commencer par les raquettes. Tom par le ballon. Ils se chamaillent. Pas longtemps et pour la forme… Ils savent déjà qui aura le dernier mot.
Ils sortent donc le ballon et endossent tour à tour le rôle de goal. Le vainqueur sera celui qui marquera cinq buts. Il sera sacré meilleur joueur de l’année. Ils crient, plongent dans le sable et se bousculent en riant.
Quand les adultes décident un arrêt de jeu le temps du déjeuner, le score est de 4 à 4. Qu’importe ! La partie reprendra dans l’après-midi…
Poulet, chips, salade de pâte et de riz sont disposés sur un immense plaid. Tout le monde s’installe. Comme à l’accoutumée le repas se déroule dans un joyeux chahut. Des verres sont renversés, les fillettes chouinent quand le sable s’invite dans leur assiette, les garçons crânent et font les marioles. Les adultes lèvent les yeux au ciel. Ciel qu’ils remercient silencieusement pour ces instants de bonheur…
Puis on passe au dessert. Les petites apportent un gâteau « fait maison » orné de dix bougies que Tom souffle fièrement. Fier, il l’est encore plus quand il enfile le costume de pirate et empoigne l’épée – certifiée conforme à celle de Barbe noire ! – qu’il a reçus en cadeau.
Dès lors, il ne peut plus rester en place. D’un clin d’œil entendu, il fait comprendre à Cédric qu’il faut lever le camp.
Ils ont tant d’aventures à vivre ! De trésors à découvrir !
Tels des corsaires que rien n’arrête, ils creusent le sable à la recherche du coffre de leur victime imaginaire. Leur sort en dépend. Il contient l’or et la carte qui les mènera sur l’ile paradisiaque dont ils seront les rois…
Tom creuse tant qu’il peut et lance son second défi : « Le premier qui le trouve sera le Chef des pirates ! »
Il gagne une fois de plus, en déterrant une boîte en fer, qui fait très bien l’affaire…
Aussitôt il décide de gravir les rochers pour surveiller le bateau qu’ils devront assaillir pour se rendre sur leur terre. Admiratif, Cédric le regarde grimper avec agilité et atteindre l’emplacement duquel, chaque jour, ils sautent en se tenant la main. Il le suit de près et arrive à son tour sur la plateforme. Puis il se place face à la mer et tend le bras à Tom.
Il aime ce moment de complicité. Ce moment où ils ne font qu’un, où ils fendent l’eau en même temps et que leurs pieds rebondissent ensemble sur le fond sablonneux pour faire jaillir leurs corps à travers les vagues…
Tom commence à compter.
« Un… Deux… »
A trois, il lâche la main de son cousin. Trop tard ! Emporté par son élan, Cédric se jette à l’eau. Quand il en émerge, il voit le « chef des pirates » continuer à gravir les rochers. C’est bien lui, ça ! Prouver qu’il a grandi en plongeant de plus haut…

Tom s’arrête enfin.  Il se tourne vers la mer d’un air bravache, adresse un sourire fier et radieux à Cédric. Un dernier sourire pour un ultime défi.
« Un… Deux… TROIS !!! »
Il saute.
Quand son corps se fracasse sur l’écueil à fleur d’eau, son sourire illumine encore son visage.
Un visage qui restera toujours celui d’un enfant et qui surgit enfin de la mémoire de Cédric.

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Il y a migration et… migration

« Regarde ! Il y en a de plus en plus ! Les rives du canal en sont recouvertes maintenant ! »
Comme chaque dimanche, Léa et Luc dégustaient leur brunch sur la terrasse du café « Aux quatre vents », face au Canal Saint Martin, juste à côté de l’Hôtel du Nord. Ce jour-là, leur déjeuner avait un goût amer. Ils avaient décidé pour un week-end de changer d’atmosphère.

Amoureux de la nature, ils avaient opté pour le Lac du Der, connu pour sa faune et sa flore. Le site, situé sur l’un des principaux axes migratoires des oiseaux avait été aménagé pour leur permettre d’hiverner ou de faire une pause pendant leur grand voyage. Chaque automne, de nombreuses grues cendrées en faisaient leur lieu de prédilection. Léa et Luc avaient étés séduits par la promesse d’un dépaysement total et d’une belle rencontre avec ces Demoiselles venues de loin.

Ils étaient arrivés à l’aube. Installés sur la digue du Lac qui leur offrait une vue imprenable sur le bassin nord, ils attendaient.
D’abord blanchi par la première lueur du jour, l’horizon avait revêtu son habit rose et brillant pour accueillir le soleil. Puis étirant ses premiers rayons, l’astre avait illuminé le ciel et paré de nacre les nuages épars d’octobre. Le jour s’était levé, le spectacle allait commencer.
Aussitôt une grue cendrée poussa son cri caractéristique et donna le coup d’envoi de la représentation tant attendue. Une seconde l’imita, suivie de milliers d’autres. Leurs clameurs trompétantes envahirent l’espace et accueillir la journée qui commençait. A ce joyeux tintamarre se joignit le bruissement de leurs ailes, signe de leur envol imminent.
Jumelles en main, Léa et Luc observèrent les Demoiselles aux reflets gris. Une cravate noire ornait leur cou tandis que deux bandes blanches descendaient de leurs joues pour se rejoindre sous leur nuque, formant une calotte sombre et triangulaire. Un panache caudal couleur ébène terminait leur corps élancé. Le couple eut juste le temps de contempler leur beauté. Les grues se détachèrent de l’eau, rasèrent sa surface et s’élevèrent vers le ciel en dessinant un grand V.
Elles disparurent bien avant que leurs chants ne s’éteignent.
Léa et Luc restèrent encore un instant la tête en l’air. Leurs bouches entrouvertes témoignaient de leur ébahissement.
Puis ils retournèrent vers la capitale, heureux que la France accueille ces migrants et fiers que l’un des plus grands oiseaux d’Europe ait choisi leur pays comme terre d’asile.
L’un et l’autre espéraient secrètement les revoir bientôt.

Retour chez eux, Canal Saint Martin, Paris Xe. Retour à la réalité.
C’était pourtant un quartier sympathique et où il faisait bon vivre.
Ses ponts et passerelles, ses écluses, ses squares, son ambiance populaire et « Bobo » en faisaient un lieu romantique apprécié de tous. On y croisait des cyclistes, des joggeurs, des maîtres avec leur chien, des familles qui se promenaient joyeusement. Les soirs d’été, les rives se transformaient en aire de pique-nique et de jeux. Chaque dimanche, la circulation partiellement interdite aux voitures permettaient aux résidents d’apprécier pleinement cette ambiance chaleureuse et bon enfant.

Mais depuis quelques mois ils assistaient, impuissants, à l’arrivée de nouveaux riverains venus d’Afrique. Ils avaient fui leur pays devenu un enfer et s’étaient retrouvés là sans ressource mais avec l’espoir de vivre en France, pays des droits de l’homme et terre d’accueil. Maintenant, ils vivaient dans leurs tentes igloo bleues qui fleurissaient sur les berges. Leurs conditions de vie étaient déplorables. Leur campement insalubre. La chaleur de l’été avait été insupportable, la froideur de l’hiver promettait de l’être tout autant.
Quand Léa et Luc se garèrent Quai de Jemmapes, les belles images des oiseaux migrateurs – auxquels on réservait des zones de quiétude – s’étaient envolées. Le triste tableau de migrants qui n’étaient pas attendus et encore moins désirés les avaient remplacées.
Au fil des semaines le nombre d’immigrés augmenta… Celui des rats aussi.
Les habitants commencèrent à se manifester. Tous voulaient qu’ils partent, mais pour des raisons différentes. Certains dénonçaient les conditions de vie indignes et inhumaines de ces pauvres gens, d’autres mettaient en avant leurs propres dommages et la perte de leur confort. Les premiers, apportaient eau, café, pain ou vêtements aux étrangers. Les autres montraient ostensiblement leur dégout à l’égard de ces individus sans hygiène qui faisaient chuter le prix de l’immobilier du quartier.
Léa et Luc faisaient partie de ceux-là.
Elle avait changé l’itinéraire de sa promenade quotidienne avec son chien, lui celui de son jogging. Sans un regard, ils passaient chaque jour devant le camp pour se rendre au travail en se pinçant ouvertement le nez.
Indifférents à la scène tragique des maigres silhouettes qui survivaient là, ils ne sentaient ni l’odeur de leur misère ni celle des feux de bois allumés dans l’espoir de ressentir enfin la chaleur qu’ils pensaient trouver dans ce pays.
Ainsi passa l’hivers. Puis le printemps… Jusqu’à ce jour de juin.

Ce matin-là quand Léa et Luc sortirent de leur résidence, ils virent un spectacle qui les ravit. Une quinzaine de bus et une dizaine de voiture de police stationnaient le long du canal. Un grand nombre de personnes occupaient le pont.
Cette fois, ils s’arrêtèrent. Ils arriveraient en retard au travail, mais qu’importe ! L’événement en valait la peine.
L’opération de « mise à l’abri » des six cents immigrés installés là depuis trop longtemps, venait de commencer. Déjà, hommes, femmes et enfants se faisaient contrôler par la police.
Les cars prévus pour les « accueillir » les emmenèrent vers les places d’hébergement réservées à cet effet.
Les tentes furent détruites, les équipes de nettoyage de la ville de Paris déblayèrent les berges et les rendirent salubres…
Et tout rentra dans l’ordre.
Léa et Luc s’en allèrent rassurés et satisfaits.
L’un et l’autre espéraient secrètement ne plus voir de migrants s’installer au bord de leur canal.

© Jos Gonçalves le 23 juillet 2019
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La victoire de Suzanne

Ce matin, Suzanne a appris l’incroyable nouvelle ! La guerre est finie ! Dans toute la France, et dans tous les pays alliés, les crieurs de journaux ont propagé l’information. Des millions d’êtres humains ont ainsi vu se réaliser leur rêve le plus fou.
Depuis, c’est l’explosion de joie. Sous le soleil venu lui aussi saluer l’événement, la population a envahi la rue en une immense farandole. Chants, rires et embrassades fraternelles s’y propagent comme pour mieux oublier l’horreur dont elle a été témoin.
Des hauts parleurs installés dans les villes et villages de France diffusent le discours du Général de Gaulle.
La guerre est gagnée ! Voici la Victoire ! C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France !
La victoire… Enfin ! Suzanne est soulagée. Terminées les menaces quotidiennes, les privations, les destructions, les humiliations, la suspicion.  Elle ne tremblera plus pour son fils – résistant et engagé volontaire alors qu’il n’a pas encore 19 ans – qui ressemble tant à son père par son courage et sa détermination.
L’ennemi allemand vient de capituler devant les armées alliées de l’Ouest et de l’Est […] l’Allemagne est abattue et elle a signé son désastre !
Le désastre… Il ne touche pas que l’Allemagne. Et son ampleur – encore sous-évaluée – va se révéler à la hauteur de l’allégresse de ce 8 mai 1945. Combien de vie ôtées, de familles dévastées, de corps torturés, d’hommes, de femmes et d’enfants déshumanisés ?
On ne le sait pas encore, mais avec libération des camps et le témoignage de leurs prisonniers, on découvre l’horreur. Elle va dépasser l’imaginable.
Suzanne, elle, peut déjà faire le constat de sa vie disloquée et de son corps blessé…
Tandis que les rayons de la Gloire font une fois de plus resplendir nos drapeaux, la patrie porte sa pensée et son amour d’abord vers ceux qui sont morts pour elle […] pas un deuil, pas un sacrifice, pas une larme, n’auront donc été perdus !
Le sacrifice… Suzanne regarde son bras droit, amputé. Elle revoit sa maison, bombardée. Son passé englouti sous les pierres. Effacé.
La souffrance… Elle pense à celle de son mari, Charles, dont elle a eu des nouvelles en avril. Prisonnier politique, il a été déporté à Dachau par le train qu’on appellera plus tard le « train fantôme »… L’un des derniers d’une longue série. Elle l’imagine dans ce convoi, qui mit cinquante-sept jours à atteindre sa destination, transportant sous la chaleur torride de l’été 1944, des centaines d’hommes et de femmes dans des conditions telles, qu’elles éviteront à beaucoup d’entre eux de connaître l’horreur des camps.
La mort… De millions d’êtres humains… Et de Charles.
Suzanne ne cesse de l’imaginer dans le camp, sa dernière demeure. Elle voit son corps décharné par le manque de nourriture, affaibli par le travail forcé, et meurtri par les coups. Son corps vaincu par le typhus et brûlé par les SS. Ce corps sur lequel elle ne pourra jamais se recueillir.
Dans la joie et la fierté nationale, le peuple français adresse son fraternel salut à ses vaillants alliés qui […] ont lutté, pâti, travaillé, pour que l’emportent, à la fin des fins, la justice et la liberté.
La liberté… Au nom de laquelle l’homme a fait preuve du meilleur comme du pire.
La liberté, qui a permis à certains de montrer leur courage, leur abnégation, leur solidarité et leur détermination, et à d’autres de laisser libre cours à leur folie meurtrière.
La liberté… Affichée à l’entrée de chaque camp du troisième Reich à la manière d’un slogan « Arbeit macht frei », « Le travail rend libre » !
La liberté, galvaudée, tronquée. Réduite à une seule certitude : celle de mourir.
Honneur ! Honneur pour toujours, à nos armées et à leurs chefs ! Honneur à notre peuple […]! Honneur aux Nations Unies […] qui, aujourd’hui, triomphent avec nous.
Ah ! Vive la France !
Honneur… Oui, honneur à tous. Aux vivants comme aux morts, puisque c’est tout ce qu’il leur reste.
Et que vive la France. Qu’elle se relève et se reconstruise. Que sa souffrance ait un sens, que ses sacrifices ne soient pas vains…
Et que sonnent les cloches de toutes les églises de France et des pays alliés. Que retentissent les sirènes qu’hier encore tous redoutaient et qu’aujourd’hui tous applaudissent…
Mais si la victoire est bien là, Suzanne lui trouve un goût amer. Elle l’a payée trop cher pour pouvoir sans réjouir. Et en ce jour printanier, elle a laissé ses persiennes fermées pour ne pas voir la vie reprendre ses droits, pour ne pas voir la foule en liesse fêter la fin de la guerre.
La guerre ! Si elle a meurtri sa chair, elle a aussi égaré son esprit.
La folie est ainsi devenue le nouveau refuge de Suzanne. L’échappatoire à sa souffrance. Sa victoire sur la cruauté.
Alors elle attend le retour de son homme.

Plusieurs fois par jour elle reconnait son pas dans l’escalier.
Plusieurs fois par jour elle coure vers la porte, l’ouvre de sa main valide, se précipite sur le palier dans l’espoir fou de retrouver son Charles.
Charles, matricule 93961… Mort le 29 décembre 1944 à Dachau.
© Jos Gonçalves le 5 juillet 2019

 

 

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Quel pétard !

– Mais ma pauvre Julie, dans quel état es-tu ! Calme-toi, enfin ! Comment veux tu que je comprenne ce qu’il s’est passé si tu renifles à chaque mot ?
– Ah, Martine ! Si tu savais ! Si tu savais !…
– Bah, justement ! Je voudrais bien savoir… Tu as perdu tes clés ? Ton chat a fait une fugue ? TON Pierre a eu un accident ? Il t’a enfin quitté ?
– Ah ! Pierre ! Mon pauvre Pierre !
– Quoi, Pierre !? Qu’est-ce qu’il a encore fait, celui-là ! Pour l’amour du ciel Julie, dis-moi ce qu’il t’arrive !
– C’est à cause des cambriolages… Des caméras je veux dire… Enfin non, de la police plutôt.
– Bon, désolée mais je ne comprends rien… S’il te plait JULIE !! Sois plus claire !
– Alors voilà… Suite aux quatre cambriolages de notre pavillon, Pierre a décidé d’installer un système de surveillance.


– Une bonne idée, qu’il a eue là ! Etonnant…
– Tu comprends, il a pensé que si les voyous revenaient, on les prendrait la main dans le sac…
– Oh, mais quelle intelligence !
– Et il a eu raison ! Quelques jours après la mise en place des caméras, ils sont revenus et tout a été filmé…
– Mais c’est très bien, ça ! C’est même une bonne nouvelle ! Et je ne comprends pas pourquoi tu es toute chamboulée.
– Mais parce qu’hier, il a apporté la bande vidéo au commissariat, et… Ah mon Dieu ! Il était si heureux à l’idée de voir les malfrats sous les verrous ! Et tellement fier de lui !
– Fier de lui ! Comme c’est rare… Bref. Et la police ?
– Ah Martine ! Martine ! La police, justement !! Quand les agents sont venus ce matin, Pierre a cru qu’ils venaient lui annoncer une bonne nouvelle. Il les a même accueillis à bras ouverts. Mais dès qu’ils sont rentrés… Ils l’ont menotté ! Tu te rends compte ? Mon Pierre, arrêté comme un voyou !


– Et… Ils l’ont emmené au poste ?
– Oui, et en plus ils ont pris les… Ce n’est pas de sa faute, tu sais… Il n’y a pas pensé et jamais il n’aurait cru que… Ah, le pauvre ! C’est trop bête ! Mais bête ! A un point que tu ne peux même pas imaginer !
– Oh, moi tu sais… Avec Pierre, je m’attends à tout ! Mais, dis-moi un peu, la police… Elle a pris quoi ?
– Eh bien, dans la vidéo… on voit nos plants de marijuana trôner dans le salon, et…
– Ah, NON ! Pas ça ! Mais quel idiot ! On va faire comment maintenant, pour se faire un pétard ?

© Jos Gonçalves le 25 juin 2019

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L’enfant et la bonne étoile

En cette veille de jour de l’an, le temps était glacial. Il neigeait depuis le matin et les rares passants se hâtaient pour retrouver la douce chaleur de leur foyer. Aucun ne faisait attention à la gamine pauvrement vêtue qui tendait la main. Le soir venu, dans les rues désertes, elle n’avait pas vendu un seul paquet d’allumettes.

A bout de force, elle pensa rentrer chez elle mais ne put s’y résoudre en imaginant les coups que son père lui assènerait si elle ne rapportait pas quelques sous. Elle continua à errer dans la neige et le froid, en songeant à sa grand-mère, le seul être qui l’avait aimée, mais qui n’était plus…
Elle était maintenant incapable de  faire un pas de plus. Elle se mit à l’abri dans une ruelle et craqua une allumette pour réchauffer ses pieds nus et ses doigts transis. A la lueur de la flamme, l’image de sa grand-mère apparut. Chaleur et réconfort envahirent la fillette mais la quittèrent dès que la lumière s’éteignit. Le visage adoré disparut. Elle gratta aussitôt une nouvelle allumette pour garder auprès d’elle la personne qu’elle aimait tant. Puis elle en alluma une autre, et une autre encore.
Bientôt il ne lui en resta plus que deux. Au frottement de la première, des étoiles apparurent et filèrent vers le ciel. Dans un geste désespéré, la pauvrette tendit le bras et s’accrocha à l’une d’elles. Entraînée dans son sillage, elle traversa un tunnel blanc et lumineux à une vitesse fulgurante et oublia tous ses malheurs.

L’astre la déposa délicatement dans un bois  et flotta au-dessus d’elle comme pour la protéger. La gamine crut reconnaître l’endroit. Paisible et silencieux, il paraissait dépourvu de toute vie. L’instant immuable. Seul le son des arbres émergeant des mares qui les entouraient, parvenait à rompre le silence. Une lumière verte enveloppait l’espace et réchauffait la fillette.
– Où m’as-tu amenée, l’étoile ? Quel est donc cet étrange pays où l’eau sinue entre les arbres mais ne mouille pas mes pieds ?
– Ce lieu s’appelle « Entre-les-mondes » mon enfant… Surtout ne te fie pas à ces eaux calmes et curieuses. Elles se ressemblent toutes mais chacune d’elles est un univers différent. Il est aussi facile de s’y perdre que difficile de les reconnaître. Pour retourner dans le bois, il te faudra enfiler un anneau aussi jaune que le vieil arbre qui le détient et plonger dans l’étang approprié…
Puis l’astre disparut en zébrant le ciel.
En le voyant s’éloigner ainsi, la petite se souvint des paroles de son aïeule « lorsque l’on voit une étoile qui file, une âme monte au paradis »…

Se retrouvant seule, elle décida de découvrir le bois mystérieux dans lequel elle se trouvait. Très vite elle comprit qu’il était vivant. Les arbres semblaient vouloir la rassurer et la guider à travers le réseau infini formé par les mares. Ils se courbaient à son passage, tendaient leurs branches pour lui indiquer la route à suivre et la réconforter. Sereine et apaisée, elle déambula dans l’enchevêtrement des eaux, à la recherche de l’anneau et du monde dans lequel elle voulait s’arrêter.
C’est l’arbre jaune qu’elle découvrit en premier. Majestueux et accueillant. Dès qu’elle le reconnut, elle s’en approcha, confiante. Il se pencha doucement et lui tendit la branche où se trouvait le précieux bijou. Nulle parole ne fut échangée. Pourtant la fillette entendit ses encouragements et lui transmit ses remerciements.
Puis elle se mit en quête de l’univers qu’elle convoitait et plongea dans le premier étang. Pendant des heures elle s’immergea ainsi dans les ondes mystérieuses et en visita un grand nombre. Mais atteindre son rêve dans ce dédale de serpent d’eau, lui parut bientôt impossible. Lasse et désespérée, elle se laissa glisser au pied d’un grand chêne. Aussitôt ses racines l’enlacèrent, comme le faisaient jadis les bras de son aïeule, et lui révélèrent la façon de s’y prendre pour trouver son chemin.

Dès qu’elle craqua sa dernière allumette et que la flamme ondoya, sa grand-mère apparut, souriante et rassurante.
– Grand-Mère ! Te voilà enfin ! Oh grand-mère, je t’en supplie ! Emmène-moi dans ton monde !
La vieille dame lui tendit la main et l’enfant enfila l’anneau jaune à son doigt. Puis ensemble elles plongèrent dans la mare qui menait au paradis.

Le lendemain, des passants découvrirent dans une ruelle le corps sans vie d’une gamine pauvrement vêtue. En voyant les allumettes consumées tout autour d’elle, ils imaginèrent avec effroi la terrible nuit qu’elle avait passée. Ils ne savaient pas qu’elle avait été la plus belle de sa courte vie… Et que l’enfant, maintenant blottie dans les bras de sa grand-mère, savourait enfin le bonheur.

© Jos Gonçalves le 5 juin 2019

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L’Homme de trop

Jacques se pencha et colla son oreille au conduit de la cheminée de sa chambre.
Ah, la cheminée ! Il lui devait une fière chandelle…

Depuis qu’il avait découvert le moyen d’espionner sa mère quand elle se trouvait dans le salon, il en usait dès que l’occasion lui en était donnée. Indiscret de nature, il assouvissait ainsi quotidiennement sa curiosité malsaine et fureteuse avec délectation.
Au fil des jours, il avait découvert le vrai visage de  Marie, sa mère. Et l’image de la femme sainte qu’elle incarnait depuis toujours –  à laquelle  tous s’accordaient à dire qu’ils pouvaient « donner le bon Dieu sans confession » – s’était passablement étiolée.
Il sourit en imaginant  la réaction de sa mère quand elle apprendrait qu’il savait que Jean – « l’ami de toujours » – était son amant…

Immobile, Jacques se concentra pour mieux écouter la conversation entre Marie et Jean, discussion dont il était le sujet.
– Réfléchis  Marie ! Tu sais que rien ne me plairait plus que de vivre ici avec toi… Mais avec Jacques ! Ça, jamais ! Bon sang, pense un peu à moi ! Jacques a 33 ans, i l habite encore « chez maman » et ne fait rien de la journée.  Non vraiment , je ne pourrais pas le supporter !
– Et toi ? Tu penses à moi ? Me demander d’empoisonner mon propre fils ! Il faut être une mère abjecte pour faire cela ! C’est horrible !
– Oh arrête ton cinéma, hein ! Ne joue pas la maman aimante prête à se sacrifier pour son enfant. Pas après tout ce que tu m’as dit sur lui, sur le fardeau qu’il représentait. Non, non, non ! Ça ne marche pas. Il y a un homme de trop dans cette maison ! Tu le sais et tu m’as toujours dit que je passais avant lui ; que tu étais prête à t’en débarrasser. Alors, maintenant, il est temps de le  prouver ! …
Jacques se figea. Incapable de décoller son oreille du conduit en brique, il retint sa respiration. La réponse de sa mère – qu’il imaginait déjà – ne se fit pas attendre.
– Très bien. Ce sera ce soir. Dans la tisane… Quelques gouttes de décoction de fleurs de laurier rose feront l’affaire… D’ailleurs, si tu veux rester dîner…

Jean accepta avec plaisir et l’enlaça. Il était fou amoureux de cette femme qu’il savait perfide. Maintenant assuré de l’amour sans faille qu’elle lui vouait, il ne douta pas un instant de l’issue de la soirée. Il la serra plus fort dans ses bras et ferma les yeux.
Marie garda les siens grand-ouvert. Elle préparait une toute autre surprise à son amant.

Jacques en avait assez entendu. Il se détourna brusquement de la cheminée et se précipita vers la fenêtre pour aspirer l’air qui lui faisait défaut. De longues minutes passèrent ainsi, durant lesquelles  colère et stupéfaction l’assaillirent et l’empêchèrent de réfléchir.
Puis le désir de vengeance les remplaça.
Sa mère et Jean allaient vite savoir qui était l’intrus dans cette maison !
Il jubila en pensant au retournement de situation qu’il leur  réservait pour le diner.

             ***

Ce soir-là Marie apporta trois tisanes. Une pour elle, l’autre pour son fils, la troisième pour « l’ami de la famille qui avait eu la gentillesse d’accepter l’invitation à ce repas  ».

Jean lui adressa un regard complice. Elle n’y répondit pas.
Jacques fit remarquer à sa mère que la boisson semblait trop chaude… Elle alla à la cuisine chercher de l’eau fraîche.
Puis le plus naturellement du monde, il demanda à Jean s’il n’avait pas envie de cette eau de vie dont il raffolait tant. « Elle est rangée là, dans le meuble juste derrière vous… ». L’homme se retourna pour attraper la bouteille.
Jacques en profita pour échanger sa tasse avec celle de Jean.

Pourtant dès qu’il but une gorgée de sa tisane, il fut terrassé par une crise cardiaque. Marie avait décidé que l’homme de trop était son amant.

©Jos Gonçalves – le 25 mai 2019

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Histoire de changer d’air

Il parait qu’il faut parfois changer d’air.
Moi je veux bien…
Mais ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air!
Tenez, un jour ma femme m’a dit :
« T’as une petite mine ce matin ! Un drôle d’air !
Un drôle d’air ?
Qu’est-ce qu’elle me chante là ?
Ça a l’air de quoi… « un drôle d’air » ?
Sans en avoir l’air, j’ai jeté un coup d’œil dans le miroir.
Pour mirer l’image de mon air…
Eh bien… Je n’ai rien vu de drôle à mon air.
Au contraire… Il avait l’air ordinaire…
J’ai regardé ma femme d’un air interrogatif …
Et suis sorti au grand air…
Prendre un bon bol d’air…
Parce-que, sous ses faux airs, l’air frais du matin, c’est un air qui fait du bien !
Et puis, je voulais me distraire et chercher de quoi j’avais l’air…
Dans la rue, les gens avaient l’air pressé.
Normal ! Ils avaient tant à faire…
Moi je me promenais, comme ça, mains dans les poches et tête en l’air.
L’air qu’on a quand on erre…
Cela n’avait pas l’air de leur plaire…
Ça les a même mis en colère.
Je me suis dit :
« Tu exagères ! Il ne faudrait pas que ça dégénère ! »
Du coup j’ai voulu prendre un air contrit…
Mais la seule chose que j’ai pu faire… C’est d’avoir l’air d’un fou…
J’ai haussé les épaules  en me disant que ce n’était pas grave…
Puisque je n’avais pas l’air de ce que j’étais !
Quand même !
Fallait que j’essaie d’avoir l’air intelligent…
J’ai continué à marcher tranquillement.
L’air ailleurs…
Il y avait des airs bien différents parmi tous ces gens.
Y en avait même qu’avaient un air de famille…
Cela m’a donné envie d’avoir l’air de quelqu’un…
Après tout, c’était de bonne guerre !
Alors j’ai multiplié les airs…
J’en ai aspiré une grande bouffée …
Et je me suis lancé.
J’ai pris l’air concentré d’un homme dans les affaires…
Et un air de grandeur face à un gars vulgaire.
J’ai eu l’air dégouté devant un croissant à l’air pas frais.
Et l’air de ne pas y toucher en reluquant une coquine qui ne manquait pas d’air…
J’ai adopté un air attendri en regardant un enfant à l’air rêveur.
Et un air débonnaire en voyant une petite vieille qui avait l’air d’être d’une autre ère.
Elle était au moins centenaire, mémère !
Et chantonnait des airs d’un autre temps…
C’est peut-être pour ça que j’ai manqué d’air…
Et que je suis devenu tout vert…
L’air bizarre…
J’ai pensé « faut que je me mette au vert » !
Et je suis retourné à la maison…
Tout simplement…L’air de rien…
En arrivant je n’avais plus mon drôle d’air mais j’étais loin d’avoir l’air malin.
Pire !
J’avais tout l’air d’un con…
C’est là que ma femme m’a dit :
« Tu n’as pas l’air d’aller mieux toi ! Demain on va à la mer, respirer l’air marin… ».

Depuis je ne me demande plus de quoi j’ai l’air.
C’est beaucoup trop galère !
Et quand je veux savoir si l’air est meilleur ailleurs, je pars à la mer avec ma femme…
Juste histoire de changer d’air.

©Jos Gonçalves – le 9 mai 2019

Nb : Petit clin d’œil à Raymond DEVOS – « Ca peut se dire, ça ne peut pas se faire« 

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Au clair de ma plume

Je m’étais couchée désabusée, une fois de plus. Mes feuilles noircies avec peine ne me satisfaisaient pas. Je prévoyais de les jeter au feu dès la levée du jour. Pour l’heure elles attisaient celui de ma colère, m’empêchaient de dormir. Pour ne rien arranger, la canicule sévissait et l’orage annoncé pour la nuit se faisait désirer. Je me retournais sans cesse dans mon lit, lieu de torture. Ni mon âme, ni mon corps ne parvenaient à trouver le repos. A trois heures du matin je comptais encore les moutons… J’en étais à plusieurs milliers quand le sommeil eut raison de moi et m’entraîna vers une oasis inespérée. Mais alors que je m’en approchais pour bénéficier des bienfaits de sa fraicheur, un bruit retentissant me rappela à l’ordre et me fit ouvrir les yeux.

Les éclairs se succédaient sans répit. Le ciel, zébré de leur illumination, n’était plus que chaos.  Un grondement sourd ébranlait l’atmosphère. Les nuages s’affrontaient, terribles, prêts à déverser leur océan d’hallebardes. Le vent hurlait sa rage, emplissant l’espace de son sinistre vrombissement.
L’orage était là ! A son apogée.

Soudain son souffle violent s’engouffra dans l’appartement, agglutina les pages promises au feu la veille, et en fit un cyclone puissant et fulgurant. En un mouvement rapide, ultime tourbillon, il acheva la récolte de mes piètres écrits.

Puis il redressa sa base qu’il pointa dans ma direction, se transforma en géant borgne qui me fixait de son œil unique et s’immobilisa. Brusquement. Juste devant moi, spectatrice immobile.
Bienveillant, il m’enjoignit à venir vers lui. Hypnotisée par ce cyclope de papier, je plongeai mon regard dans son globe frontal et vis avec effroi toutes les imperfections des pages que j’avais rédigées et dont il était composé. Fascinée, je me levai pour aller à sa rencontre. Je n’y parvins pas. Un éclair d’une ampleur extraordinaire fendit le ciel de part en part, pénétra dans la pièce et traversa mon corps, me laissant étendue sur le sol, inconsciente.  

Quand j’ouvris les yeux, j’étais allongée sur le tapis de mes feuilles. Le vent semblait les avoir amoncelées là pour m’en faire un matelas et amortir ma chute…
Le cyclope avait disparu.
A la place, une plume. Suspendue dans les airs. Avide de peaufiner les pages de ma couche, elle m’invita à me mettre au travail. J’acceptai sa proposition, me levai et ramassai les feuillets de mon désespoir.

Dès que je saisis la rémige merveilleuse, je sentis s’évaporer les freins qui la veille encore m’empêchaient d’écrire. Mon incertitude, mon manque de concentration, d’organisation et de confiance en moi s’envolèrent. Déterminée, je décidai d’approfondir la personnalité de Jeanne – personnage principal de mon roman – à laquelle je tentais de donner vie depuis des semaines.

Mais alors que je me concentrais sur mes notes et y posais l’objet magique, les mots inscrits sur le papier se mirent à trembler, formèrent une spirale mouvante et s’effacèrent soudainement. Le temps d’un battement de cils ils réapparurent, me livrant le portrait détaillé de la femme que j’imaginais : son physique, son caractère, sa famille, sa vie pendant la Seconde Guerre, sa vie après ; ses émotions, son évolution, sa quête, son combat…sa réussite. Le nouveau profil de mon héroïne était le reflet parfait et entièrement conforme à l’idée que je m’en faisais.
Je n’en crus pas mes yeux et oscillai entre stupeur et satisfaction. La plume était connectée à mon imaginaire ! Et telle une machine à écrire automatique, elle retranscrivait mes idées, mes réflexions, mes intentions !
Réalisant le caractère singulier du phénomène, je me hâtai de le mettre à profit pour revoir le plan de mon roman. Dès que je posai la plume sur le papier, le miracle se répéta. Le plan vacilla, s’effaça et se réafficha en une représentation exacte de ma pensée. Je travaillai ainsi sans relâche et repris tous les outils que j’employais jusqu’alors sans succès. Les fiches des lieux, des évènements et des personnages secondaires, le résumé… Toutes les pages que j’avais élaborées mais qui ne me satisfaisaient pas, subirent la même transformation et devinrent la reproduction précise de mon imagination. Le temps s’était arrêté, suspendu au-dessus de mon ouvrage pour me permettre de le réaliser. Mieux, la notion même du temps avait changé : le présent n’existait plus ; seul le passé dans lequel se déroulait mon histoire était concevable.
Sans plus réfléchir, j’enchaînai sur la phase que j’affectionnais le plus et que je reportais depuis trop longtemps : l’écriture. Instantanément, le titre apparut à l’écran – « La volonté de Jeanne » -, les mots s’alignèrent et les paragraphes s’enchaînèrent, aussi clairs et concis que dans mon esprit. Les chapitres se succédèrent à la vitesse de mon inspiration, retranscrivant les images de mon imagination bouillonnante. Page après page, mon histoire se développa, s’étoffa. Je naviguais sur la mer des feuilles noircies de ma plume, sereine, déterminée et heureuse. Rien d’autre n’avait d’importance et rien ne vint interrompre le processus créatif qui s’était enclenché.
Jeanne vivait enfin !

Quand s’inscrivit la dernière phrase et que le mot FIN apparut, je réalisai l’ampleur de la tâche que je venais d’accomplir.
J’avais écrit mon livre… au clair de ma plume.

 

 

© Jos Gonçalves le 19 avril 2019

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