Au nom du rire

« Revenons maintenant à cette étrange affaire qui défraie la chronique depuis plus d’un an. Je veux parler bien sûr de celle du « livre tueur ». Rappelez-vous : suite à la mort massive d’acheteurs d’une copie du livre rare et précieux, la « Coena Cypriani », la société eBay avait saisi les services Interpol.

Si le fait n’est pas sans rappeler l’histoire racontée par Umberto Eco dans son livre « Le nom de la rose », il s’en éloigne par son ampleur. En effet, l’évènement prend une dimension toute particulière puisqu’Interpol nous confirme qu’il se déroule dans 10 pays et a fait 2 500 victimes en 15 mois. Oui ! Vous avez bien entendu : 2 500 personnes auraient succombé à l’achat de ce livre! Rajoutons qu’aucun exemplaire de l’ouvrage n’a été retrouvé au domicile des défunts. Autant dire que plus l’enquête avance, plus le mystère s’épaissit…

Alors pour nous aider à y voir plus clair, nous avons invité sur notre plateau, Guillaume de Basvilleker, spécialiste des affaires criminelles liées aux écrits religieux.

–          Bonjour Guillaume. Vous avez votre petite idée sur cette énigme et vous soutenez haut et fort qu’elle n’a rien de divin ou de surnaturel. Depuis des mois vous suivez Interpol dans son enquête et … »

Jorge appuya d’un geste sec sur le bouton stop de sa télécommande. Nul besoin d’écouter ce Guillaume qui ne lui apprendrait rien qu’il ne sache déjà et qui étalait depuis trop longtemps sa pseudoscience sur toutes les chaînes de radio et de télévision.

Il allait bientôt s’occuper de lui, comme il s’était occupé de tous les autres…

Son visage se balafra d’une grimace qui se voulait être un sourire et ses yeux s’enfoncèrent un peu plus dans leurs orbites. Jorge jubilait, et si sa religion ne lui avait pas interdit, il se serait laissé aller à s’esclaffer. Mais en grand adversaire du rire, il s’abstint de se prêter à l’exercice qu’il condamnait. Pas question pour lui de ressembler aux imbéciles qui en usaient.

Il resta donc fidèle à sa devise « Le rire est un souffle diabolique qui fait ressembler l’homme au singe. Seul rit le crétin » et n’esquissa que ce rictus machiavélique qui le caractérisait tant.

Dépourvu de toute empathie pour l’homme, il ne vivait que pour Dieu, pour son image et pour sa parole. Mais il est difficile de rire d’une idole dès lors qu’elle est sacralisée, et Jorge s’était senti offensé en lisant le récit de la « Coena Cypriani », parodie du dernier repas pascal de Jésus.

Occultant l’intention initiale du texte écrit au Moyen-Âge – période où la culture du rire et de la dérision était courante – il le considéra comme étant une profanation de la scène biblique. A ses yeux, l’ouvrage n’était qu’irrévérence, blasphème et sacrilège.

Ne pouvant châtier son auteur parti depuis longtemps, il décida d’assouvir sa vengeance en punissant toute personne manifestant de l’intérêt pour le texte impie.

Il mit donc en vente une copie du récit sur le site eBay. Pour ralentir l’enquête qui le mènerait jusqu’à lui, il opta pour le paiement à réception. La livraison n’ayant jamais lieu, il n’y aurait pas trace de transaction. Dès la mise en ligne de l’annonce, les commandes affluèrent et son plan démoniaque s’avéra prometteur. Les rouages de son piège étaient bien huilés et d’une efficacité implacable. Pour recevoir le livre, l’acheteur indiquait ses coordonnées. Jorge lui envoyait alors par voie postale, un courrier écrit de sa plus belle plume…et imbibé d’un poison mortel. Dès que le destinataire sortait la lettre de l’enveloppe, ses doigts impatients se trouvaient imprégnés du produit fatal qui faisait son effet en quelques heures. Jorge se trouvait ainsi dispensé d’effectuer la livraison.

L’astuce était doublement judicieuse. Quand bien même un enquêteur zélé parvenait à faire un rapprochement entre la victime et son achat, il était dans l’impossibilité de trouver l’objet de l’acquisition. Ainsi le doute planait – la main de Dieu s’abattait-elle sur les pauvres pécheurs ? – et le mystère s’épaississait.

Sa stratégie avait si bien fonctionné qu’il avait envoyé quelques 2 500 courriers en trois mois (près de 28 par jours !) et que le monde s’était vu épuré d’autant de personnes abjectes.

Sa vengeance étant satisfaite, Jorge avait cessé d’envoyer ses missives. Cela faisait un an et l’enquête piétinait toujours sans parvenir à mener jusqu’à lui. Peu lui importait d’ailleurs, la liberté physique ayant à ses yeux une valeur toute relative. Pour autant sa mission avait un arrière-goût « d’inachevé », sans qu’il puisse en identifier la raison. Ce n’est qu’en entendant Guillaume de Basvilleker justifier les intentions de l’auteur de la « Coena Cypriani », et par là-même celles des acquéreurs de son récit, qu’il comprit la cause de son insatisfaction. Il décida donc d’agir une dernière fois, et écrivit un courrier explicatif – et fatal – à Guillaume de Basvilleker.

Il se leva, prit une feuille blanche et relata l’histoire vraie du « livre tueur ». Il mit ses gants, introduisit dans l’enveloppe la lettre aspergée de liquide mortel et la posa sur son bureau avec l’intention de la poster au plus vite. Puis il retira ses gants et les jeta.

Ce faisant, il pensa au courrier reçu le matin même, qu’il avait posé sans l’ouvrir sur la poutre de la cheminée. Il s’en empara et fut attiré par un pli qui attisa sa curiosité : « Guillaume » était indiqué en face de l’expéditeur.

Il l’ouvrit avec impatience et en lut le contenu :

« Puisque le rire est le propre de l’homme, tu dois être le diable. Tu apprécieras donc, j’en suis sûr, le billet pour l’enfer que tu tiens entre les doigts et qui a pour dessein de te renvoyer chez toi… C’est un aller sans retour : je te l’offre avec plaisir pour que justice soit rendue ».

Guillaume de Basvilleker

De rage, Jorge réduisit la lettre en une boule de papier froissé qu’il jeta dans le foyer allumé de sa cheminée, détruisant ainsi l’unique preuve de son assassinat.

Juste avant de mourir, Jorge esquissa une dernière fois la grimace machiavélique qui lui allait si bien.

 

© Jos Gonçalves le 19 octobre 2018

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