Envers et contre tous

– Et alors ? Qu’est-ce que ça change qu’elle soit homosexuelle ?
– Mais Mamie ! Léa est ma meilleure amie ! La honte ! Ils vont tous me prendre pour une gouine… Pff ! Jsuis dèg !
– Ah en fait, ce qui te dérange, c’est le regard des autres! Tu parles d’une amitié…
– N’importe quoi !
Chloé, haussa les épaules et dodelina de la tête en grimaçant. Elle regardait sa grand-mère de cet air que les adolescents ont souvent envers les adultes. Un air mi compatissant mi méprisant, censé dire « aux vieux » combien ils sont bêtes et ne comprennent rien…
Mamie Jo, elle, souriait avec affection, consciente qu’elle venait de taper dans le mille.
– Ecoute Chloé, si c’est vraiment ta « meilleure amie », où est le problème ? Tu crois que c’est facile pour elle de découvrir et d’avouer sa différence ? C’est une preuve d’amitié qu’elle te fait en se confiant à toi ! En quoi cette différence remet-elle en cause votre complicité ? Réfléchis ma chérie : si on ne fréquentait que des gens qui nous ressemblent, on s’ennuierait et on n’apprendrait rien !
– Mouais… toute façon tu peux pas comprendre !
En s’exprimant ainsi, Chloé pensait avoir tout dit et espérait clore la discussion.
– Ah bon ? Alors écoute plutôt ce que je vais te raconter et on en reparlera après.

« J’avais ton âge, quinze ans. C’était ma première année au lycée. Bon, tu sais comment ça se passe : à la rentrée on ne connait personne, puis on se fait des copains-copines et après ont fait le tri.
Moi j’étais bien avec tout le monde en général et personne en particulier ; jusqu’au jour où…

Elle s’appelait Sylvie, elle avait un an d’avance. Elle était drôle, intelligente et dynamique. Jolie, elle ne mettait pourtant pas sa beauté en avant. Bref, elle attirait la sympathie de tous.
Mais comme moi, elle n’avait pas vraiment d’amis attitrés et ne semblait pas en rechercher. Je ne sais pas si c’est ce point commun qui nous a rapprochées, mais nous sommes immédiatement devenues amies.
Malgré ses 14 ans, Sylvie faisait preuve d’une maturité surprenante qui m’étonnait et qu’en secret je jalousais. Pourtant en la connaissant mieux, j’allais en découvrir la raison et réaliser que je n’avais rien à lui envier.
Ses parents très « libertaires » s’absentaient souvent pour plusieurs jours, la laissant seule dans l’appartement familial avec sa sœur qui était handicapée mentale. Livrée à elle-même, elle gérait entièrement leur quotidien. Elle n’avait aucun repère, aucune obligation, aucun adulte à qui parler. Elle disait que cela ne la dérangeait pas, qu’elle y arrivait très bien et que ses parents avaient raison.

Mais leur absence allait avoir des conséquences désastreuses.
Sylvie commença à fréquenter des jeunes de seize-dix-sept ans qui comme elle, vivaient en électrons libres. Evidemment, ils saisirent la chance qu’ils avaient d’être logés sans frais et s’installèrent à demeure dans son appartement. C’étaient des jeunes désœuvrés ; beaucoup se droguaient…
Amoureuse de l’un d’eux, Sylvie sombra dans la drogue et accepta de vendre ses charmes pour pourvoir à l’achat de leurs doses.
Elle arrivait en retard en cours, se montrait tantôt blasée, tantôt contestataire. Elle était ailleurs et son regard intelligent et malicieux perdait de sa lueur au fur et à mesure que s’écoulaient les semaines. Elle acceptait de moins en moins l’autorité des profs et refusait toute contrainte. Elle se moquait de la niaiserie des autres élèves qu’elle traitait de « gamins » ou « d’enfants gâtés ».
Elle se les mit tous à dos.
Personne ne connaissait sa vie mais chacun y allait de son jugement. Tous la regardaient d’un air désolé et condescendant. Ils soupçonnaient son addiction, mais ne tentaient ni de lui parler ni de la comprendre.

On commença à vouloir m’éloigner d’elle, moi la jeune fille « bien » : « Tu n’es pas comme elle et tu n’as rien à faire avec elle ! » « Elle n’est pas fréquentable ! Tu vaux mieux que ça ».
Mais je ne lâchais rien, défendais ma position et persistais à maintenir un lien avec Sylvie, lien que j’espérais un jour salvateur.
Ils me tournèrent le dos.
Néanmoins j’avais beaucoup de difficultés à la voir. Son petit ami, conscient de l’influence que j’avais encore sur elle, faisait barrage et assistait à nos rencontres. Je garde un souvenir glaçant de ces moments passés dans ce milieu hostile et diamétralement opposé au mien. Dans ce monde, dont quelques semaines plus tôt j’ignorais l’existence, j’étais à peine tolérée, casée dans les « intrus » et les « nantis ». J’étais différente.
Ainsi d’un côté comme de l’autre, j’étais stigmatisée.
Rapidement, Sylvie ne vint plus en cours, et on ne se parlait que quelques minutes à la porte de son appartement, en présence et sous la surveillance de son ami.
Pour la plupart des élèves, c’était une affaire classée. Sylvie s’était perdue, elle l’avait bien cherché et on n’y pouvait rien.

De mon côté je ne pouvais me résoudre à la laisser tomber. Malgré son comportement et l’opinion que tous avaient d’elle, elle restait mon amie !
J’ai donc décidé d’en parler à un prof que je savais être à l’écoute et on s’occupa enfin d’elle (et de sa sœur !). Elle fut admise dans un centre de désintoxication et on retrouva ses parents. Une longue et difficile période de reconstruction commençait pour elle.
Quand tous apprirent ses conditions de vie, leur regard – sur elle et sur moi – changea du tout au tout. Ils la comprirent, la plaignirent même ; et de la fille « sur la mauvaise pente », je passai à la fille « tenace et courageuse ».
Si j’ai souffert du rejet dont j’avais été l’objet, si j’ai douté parfois et hésité à maintenir ma prise de position, j’étais heureuse d’avoir agi par conviction et non par peur du jugement des autres.

Mamie Jo regarda Chloé avec affection et attendit.
Gênée, la jeune fille hésita puis finit par balbutier :
– Pourquoi tu me racontes tout ça ?
Mamie Jo sourit malicieusement et lui fit un clin d’œil.
– Oh juste comme ça… Et pour t’assurer de mon soutien envers et contre tous.

© Jos Gonçalves

 

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