Genèse d’une histoire

Mercredi ! Je bois mon café et allume mon ordinateur. Chaque semaine depuis deux ans, je participe
à l’atelier d’écriture en ligne « une photo quelques mots ». J’ai hâte de découvrir la photo à partir de
laquelle il me faudra écrire un texte d’une page maximum (nouvelle, poème, conte, haïku…).

L’image apparait enfin : sur une plage de sable fin, une jeune fille danse. Elle cambre le buste, étire
loin derrière elle ses bras fins et délicats, dirige vers le ciel les paumes de ses mains et élance sa
jambe gauche en avant, dans un geste gracieux. Sous l’effet de ses mouvements, le sable tournoie
autour d’elle et ses vêtements ondulent sur son corps.

Spontanément, je commence à noter les mots qui me viennent à l’esprit :
« Corps, mouvement, expression corporelle, déplacement, mobilité, communication, liberté,
musique ».
Je les relis et sans que comprendre pourquoi, je ressens le besoin de prendre le contre-pied de ce
qu’ils m’évoquent.
Je note alors le contraire des termes que je viens de lister :
« Immobilité, carcan, dépendance, silence, isolement, atonie, handicap physique, emprisonnement ».
Simultanément, une idée commence à germer dans mon esprit. Et si je parlais d’une jeune fille qui ne
peut pas danser ! Mes doigts s’activent sur mon clavier.
« Une jeune fille handicapée qui rêve chaque nuit qu’elle danse sur la plage, parvient à réaliser son
rêve ».
Je sens que je tiens là une idée. Il me faut encore la construire, la développer, car si mon texte doit
être court, il doit aussi être cohérent et structuré.
Comment présenter la jeune fille, parler de son rêve et faire en sorte qu’il devienne réalisable ? Ma
concentration est extrême, je cherche le contexte qui donnera de la substance à mon histoire, le fil
conducteur qui la rendra vraisemblable. Trop d’idées – certaines bonnes, d’autres mauvaises – se
succèdent et m’embrouillent.
Aussitôt, je les note toutes, les relis, barrent celles qui ne me conviennent pas et fini par structurer
succinctement mon histoire.
1-Description du personnage : Léa, étudiante, handicapée physique
2-Contexte : doit rédiger un devoir de français selon cette consigne « Relatez un de vos rêves et
faites ressortir les points démontrant qu’il peut être, en partie, réalisé ». / Ressenti de Léa
3-Développement : description du rêve et de l’état d’esprit de Léa
4-Elément déclencheur et chute : visionnage d’un spectacle de danse : l’un des danseurs est en
fauteuil roulant / C’est une révélation pour Léa.

Je relève la tête de mon écran, heureuse d’avoir avancé mais fatiguée d’avoir trop pensé.
Pause : il faut que tout cela murisse et macère dans ma tête.

Le lendemain je me remets au travail. Depuis la veille, j’ai peaufiné mon idée et son articulation.
L’histoire a pris forme dans ma tête. Je peux commencer à écrire. Mes doigts s’actionnent avec
énergie sur mon clavier. Dès lors plus rien ne compte, aucun son, aucun mouvement ne peut me
perturber ; aucune autre pensée que celle de mon personnage n’occupe mon esprit.
Pendant deux heures je m’immerge dans le monde de Léa. Je la fais vivre, rêver, ressentir. Je la fais
naître et grandir. Enfin j’arrive au point final de mon histoire. Je me relis plusieurs fois et décide de
prendre le temps de déjeuner. Cela me permettra aussi de prendre du recul sur le texte avant de le
retravailler.

Une heure après je suis à nouveau derrière mon écran.
Je modifie des mots, en change de place, restructure les phrases, allège des passages, en détaille
d’autres. J’ajoute des virgules, en retire, corrige les fautes, revois la syntaxe. Puis je lis et relis
maintes fois mon texte à voix haute pour m’assurer de sa fluidité, de son rythme et de sa mélodie.
Enfin il me convient ! Je le valide et le transmets à l’animatrice de l’atelier. Le voici :

Si tu veux danser, alors danse !

Assise à son bureau, Léa mâchouille son stylo en relisant son exercice de français.
« Relatez un de vos rêves et faites ressortir les points démontrant qu’il peut être, en partie, réalisé
».
Léa soupire. Son rêve est irréalisable, elle ne respectera pas la consigne.
Elle commence néanmoins son devoir, persuadée que son professeur en comprendra le caractère
onirique.

Je suis sur la plage avec mes amis. Nous sommes assis sur le sable en demi-cercle et écoutons de la
musique. Elle passe, repasse, et se répète en boucle jusqu’à ce que je cède à la pression de mes amis
qui m’exhortent de me lever. Je leur dis que je ne peux pas, qu’ils savent que mon état ne me le
permet pas, mais ils nient l’évidence et rejettent mes arguments. Ils insistent tant et si bien que je
tente de me hisser hors de mon fauteuil roulant. Et ça marche ! Debout face à eux je commence à me
balancer timidement sur mes deux jambes. Entrainée par le rythme de la musique, j’oublie leur
présence. Mes mouvements deviennent spontanés, amples et harmonieux. Devenu souple, mon corps
se libère, s’étire et me procure une sensation si nouvelle, un sentiment de liberté tel, que bientôt les
battements de mon cœur s’emballent…et que je me réveille !

Léa relève la tête. Elle se sent mal. L’évocation de son rêve ravive une douleur qu’elle tente
d’étouffer chaque jour depuis sa naissance.
A ce moment précis, elle entend crier sa mère.
– Léa ! Viens vite ! C’est…SUPERBE !
Elle défait les freins de son fauteuil et roule jusqu’au salon. Elle voit d’abord ses parents figés devant
le téléviseur. Puis elle entend la musique et regarde l’écran. Le spectacle qu’elle découvre alors lui
coupe le souffle : deux danseurs, dont un en fauteuil roulant, évoluent ensemble et exécutent une
chorégraphie incroyable de beauté et de fluidité. Le fauteuil virevolte, se cabre, glisse lentement ou
prend de la vitesse au gré du rythme qu’il suit. L’harmonie des deux artistes est parfaite, leur
complicité bouleversante.
Quand arrive la dernière note, le public se lève d’un bloc pour les ovationner.
Léa est subjuguée. Un sentiment nouveau – mélange de soulagement et de détermination – l’envahit.
Elle sait qu’elle va pouvoir réaliser son rêve.

© Jos Gonçalves le 4 octobre 2018

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