Il y a migration et… migration

« Regarde ! Il y en a de plus en plus ! Les rives du canal en sont recouvertes maintenant ! »
Comme chaque dimanche, Léa et Luc dégustaient leur brunch sur la terrasse du café « Aux quatre vents », face au Canal Saint Martin, juste à côté de l’Hôtel du Nord. Ce jour-là, leur déjeuner avait un goût amer. Ils avaient décidé pour un week-end de changer d’atmosphère.

Amoureux de la nature, ils avaient opté pour le Lac du Der, connu pour sa faune et sa flore. Le site, situé sur l’un des principaux axes migratoires des oiseaux avait été aménagé pour leur permettre d’hiverner ou de faire une pause pendant leur grand voyage. Chaque automne, de nombreuses grues cendrées en faisaient leur lieu de prédilection. Léa et Luc avaient étés séduits par la promesse d’un dépaysement total et d’une belle rencontre avec ces Demoiselles venues de loin.

Ils étaient arrivés à l’aube. Installés sur la digue du Lac qui leur offrait une vue imprenable sur le bassin nord, ils attendaient.
D’abord blanchi par la première lueur du jour, l’horizon avait revêtu son habit rose et brillant pour accueillir le soleil. Puis étirant ses premiers rayons, l’astre avait illuminé le ciel et paré de nacre les nuages épars d’octobre. Le jour s’était levé, le spectacle allait commencer.
Aussitôt une grue cendrée poussa son cri caractéristique et donna le coup d’envoi de la représentation tant attendue. Une seconde l’imita, suivie de milliers d’autres. Leurs clameurs trompétantes envahirent l’espace et accueillir la journée qui commençait. A ce joyeux tintamarre se joignit le bruissement de leurs ailes, signe de leur envol imminent.
Jumelles en main, Léa et Luc observèrent les Demoiselles aux reflets gris. Une cravate noire ornait leur cou tandis que deux bandes blanches descendaient de leurs joues pour se rejoindre sous leur nuque, formant une calotte sombre et triangulaire. Un panache caudal couleur ébène terminait leur corps élancé. Le couple eut juste le temps de contempler leur beauté. Les grues se détachèrent de l’eau, rasèrent sa surface et s’élevèrent vers le ciel en dessinant un grand V.
Elles disparurent bien avant que leurs chants ne s’éteignent.
Léa et Luc restèrent encore un instant la tête en l’air. Leurs bouches entrouvertes témoignaient de leur ébahissement.
Puis ils retournèrent vers la capitale, heureux que la France accueille ces migrants et fiers que l’un des plus grands oiseaux d’Europe ait choisi leur pays comme terre d’asile.
L’un et l’autre espéraient secrètement les revoir bientôt.

Retour chez eux, Canal Saint Martin, Paris Xe. Retour à la réalité.
C’était pourtant un quartier sympathique et où il faisait bon vivre.
Ses ponts et passerelles, ses écluses, ses squares, son ambiance populaire et « Bobo » en faisaient un lieu romantique apprécié de tous. On y croisait des cyclistes, des joggeurs, des maîtres avec leur chien, des familles qui se promenaient joyeusement. Les soirs d’été, les rives se transformaient en aire de pique-nique et de jeux. Chaque dimanche, la circulation partiellement interdite aux voitures permettaient aux résidents d’apprécier pleinement cette ambiance chaleureuse et bon enfant.

Mais depuis quelques mois ils assistaient, impuissants, à l’arrivée de nouveaux riverains venus d’Afrique. Ils avaient fui leur pays devenu un enfer et s’étaient retrouvés là sans ressource mais avec l’espoir de vivre en France, pays des droits de l’homme et terre d’accueil. Maintenant, ils vivaient dans leurs tentes igloo bleues qui fleurissaient sur les berges. Leurs conditions de vie étaient déplorables. Leur campement insalubre. La chaleur de l’été avait été insupportable, la froideur de l’hiver promettait de l’être tout autant.
Quand Léa et Luc se garèrent Quai de Jemmapes, les belles images des oiseaux migrateurs – auxquels on réservait des zones de quiétude – s’étaient envolées. Le triste tableau de migrants qui n’étaient pas attendus et encore moins désirés les avaient remplacées.
Au fil des semaines le nombre d’immigrés augmenta… Celui des rats aussi.
Les habitants commencèrent à se manifester. Tous voulaient qu’ils partent, mais pour des raisons différentes. Certains dénonçaient les conditions de vie indignes et inhumaines de ces pauvres gens, d’autres mettaient en avant leurs propres dommages et la perte de leur confort. Les premiers, apportaient eau, café, pain ou vêtements aux étrangers. Les autres montraient ostensiblement leur dégout à l’égard de ces individus sans hygiène qui faisaient chuter le prix de l’immobilier du quartier.
Léa et Luc faisaient partie de ceux-là.
Elle avait changé l’itinéraire de sa promenade quotidienne avec son chien, lui celui de son jogging. Sans un regard, ils passaient chaque jour devant le camp pour se rendre au travail en se pinçant ouvertement le nez.
Indifférents à la scène tragique des maigres silhouettes qui survivaient là, ils ne sentaient ni l’odeur de leur misère ni celle des feux de bois allumés dans l’espoir de ressentir enfin la chaleur qu’ils pensaient trouver dans ce pays.
Ainsi passa l’hivers. Puis le printemps… Jusqu’à ce jour de juin.

Ce matin-là quand Léa et Luc sortirent de leur résidence, ils virent un spectacle qui les ravit. Une quinzaine de bus et une dizaine de voiture de police stationnaient le long du canal. Un grand nombre de personnes occupaient le pont.
Cette fois, ils s’arrêtèrent. Ils arriveraient en retard au travail, mais qu’importe ! L’événement en valait la peine.
L’opération de « mise à l’abri » des six cents immigrés installés là depuis trop longtemps, venait de commencer. Déjà, hommes, femmes et enfants se faisaient contrôler par la police.
Les cars prévus pour les « accueillir » les emmenèrent vers les places d’hébergement réservées à cet effet.
Les tentes furent détruites, les équipes de nettoyage de la ville de Paris déblayèrent les berges et les rendirent salubres…
Et tout rentra dans l’ordre.
Léa et Luc s’en allèrent rassurés et satisfaits.
L’un et l’autre espéraient secrètement ne plus voir de migrants s’installer au bord de leur canal.

© Jos Gonçalves le 23 juillet 2019
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