Jonathan Livingston le goéland

C’était un jour nouveau, calme et lumineux.
Jonathan Livingston le goéland, s’entraînait au vol avec le bonheur infini que seul peut ressentir celui qui s’adonne à sa passion. Car Jonathan Livingston n’était pas un goéland comme les autres. Tandis que les siens volaient par nécessité alimentaire, lui le faisait par plaisir… au point d’en oublier de manger. Inlassablement, il testait de nouvelles techniques, au grand désespoir de ses parents inquiets de le voir ainsi se démarquer des autres membres du clan.
– Ô Jon, lui demanda un jour sa mère, pourquoi vouloir ainsi te différencier des autres goélands ? Pourquoi vouloir voler tel un oiseau que tu n’es pas, et en oublier de manger ? Mon fils, tu es maigre comme un clou !
– Peu m’importe, maman, d’être maigre comme un clou, ! Je veux perfectionner mon vol et connaître mes limites.
– Dans ce cas, intervint affectueusement son père, fais-le dans le but de te nourrir !

Docile, Jonathan rejoignit ses semblables et tenta de toutes ses forces, de se comporter normalement.
Mais l’enthousiasme n’y était pas et la soif d’apprendre devenait la plus forte. « Ma vie n’a aucun sens, si je n’apprends pas à mieux voler ! » se disait-il.
C’est ainsi qu’au bout de quelques jours, il s’isola à nouveau et consacra son temps à perfectionner sa vitesse de vol. A force d’entraînement il découvrit ses limites et s’appliqua à trouver le moyen de les dépasser. Mais les difficultés furent telles qu’il se découragea « Je ne suis qu’un simple goéland, un goéland stupide semblable à tous les autres… assez stupide pour croire que je peux voler aussi vite qu’un rapace » pensa-t-il.
A la nuit tombée, déçu et accablé par son échec, il prit son envol pour rejoindre le clan. Réconforté par sa décision qui mettait fin à ses tracas et ne pensant plus à rien, il réalisa qu’en repliant sa voilure, il offrait moins de résistance à l’air et accroissait sa rapidité. Ce fut une révélation.
« Mais bien sûr, se dit-il, si je diminue l’envergure de mes ailes, je volerais à la manière du faucon ! »
Toute la nuit durant, oubliant sa résolution, il s’exerça à ce nouveau procédé, sous l’œil attendri de la lune complice. Au petit matin, il réussit enfin à atteindre les 360 kilomètres à l’heure ! Amplifié par la vitesse, le bruit du vent l’étourdissait et son souffle faisait larmoyer ses yeux, mais Jonathan était heureux. En assumant sa différence et son ambition, il se réalisait enfin, se sentait vivre vraiment. Il était libre !

Jusqu’au soir, insensible à la fatigue et motivé par sa prouesse, il exécuta de multiples acrobaties et perfectionna son vol. Puis la nuit venue, impatient d’annoncer aux autres son exploit, il fendit l’air à la rapidité de l’éclair pour rejoindre rapidement le clan. « Jamais un goéland n’a atteint cette vitesse ! Notre avenir est désormais plein de promesses ! Cela va changer nos vies ! ». Dans un vol triomphant, il atteignit les rivages éclairés, habités par les siens.
Mais son allégresse ne dura pas car les goélands s’étaient réunis en Grand Conseil et l’attendaient pour lui annoncer leur jugement.
– Jonathan Livingston, en dépassant tes limites, en voulant être différent des tiens et en t’élevant au-dessus des lois de la communauté, tu incarnes le mauvais exemple. Pour ton irresponsabilité, tu es exclu du clan.
Il tenta de les persuader qu’il venait de découvrir un sens plus noble à la vie, mais cela fut vain. Jonathan se trouva évincé de la communauté !
Plus déconcerté par la renonciation à l’apprentissage du clan – et de fait par son refus d’évoluer – que par la perspective de son exil, Jonathan s’envola au-delà des Falaises lointaines. « Si ce n’est pas pour eux que j’apprendrais, ce sera pour moi ! Peu importe le prix à payer, rien n’est trop cher pour apprendre à voler ! » se consola-t-il.

Dorénavant seul, il se consacrait entièrement à sa quête, s’entraînait sans relâche et se perfectionnait.
Un soir qu’il commençait à douter de pouvoir encore progresser, deux superbes goélands évoluant avec précision dans le ciel, vinrent à sa rencontre.
– Jonathan, nous venons te chercher pour te mener dans un autre monde, un monde où tu apprendras à aller encore plus loin et plus haut. Un monde où tu apprendras à repousser tes limites à l’infini !
Comprenant qu’il avait là l’occasion de poursuivre sa quête, Jonathan admira une dernière fois cette terre où il avait tant appris, et suivit les deux goélands qui le menèrent sur de nouveaux rivages. Se faisant il sentait déjà s’élargir le champ de ses capacités. « Dans ce monde, c’est certain, je vais pouvoir me surpasser et décupler mes capacités ! ».
A une vitesse qu’il n’avait encore jamais atteinte il arriva dans ce nouveau monde – qu’il pensait être le paradis – et eut la surprise de découvrir des goélands qui, comme lui, aimaient voler !

Parfaitement intégré à son nouveau clan, Jonathan avait encore beaucoup à apprendre. Il travailla sans cesse et perfectionna ses techniques de vol auprès de Sullivan, son instructeur.
Puis, aux côtés de Chiang, l’ancien dont la puissance avec l’âge s’était accrue au lieu de s’affaiblir, Jonathan s’initia au concept de l’omniprésence. Après des jours d’entraînements acharnés, il s’appropria les notions d’espace et de temps, et parvint à voler à la vitesse de la pensée. Ayant ainsi acquis la conviction absolue de pouvoir être partout présent dans la durée et la distance, il pouvait explorer d’autres planètes, voyager dans le passé et le futur et aimer les siens tels qu’ils étaient.
Doté de cette nouvelle faculté, Jonathan était maintenant disciple de Chiang et devenait instructeur. Sa mission accomplie, l’Ancien lui adressa un dernier message « Apprends l’amour ! » avant de disparaître.

Bien que conscient du parcours effectué depuis son exclusion, Jonathan regrettait sa vie sur la terre. Il était nostalgique et triste de ne pouvoir partager son savoir avec les siens. Malgré les conseils dissuasifs de Sullivan et l’évincement dont il avait été l’objet, il décida de retourner chez lui. Usant de sa faculté à se téléporter, il se transporta dans son ancien monde.
Fletcher Lynd, jeune goéland qui en voulait à sa communauté de l’avoir exclu, fut ahuri quand il le vit et entendit sa voix.
– Fletcher Lynd, es-tu prêt à vivre loin des tiens pour apprendre à voler et à revenir près d’eux pour leur transmettre ton savoir ?
– Oui, je le veux !
C’est ainsi que Jonathan devint son instructeur et l’entraîna durant des semaines, sous le regard curieux de quelques goélands.
Trois mois passèrent et six élèves supplémentaires – plus intéressés par le vol que par son approche philosophique – vinrent les rejoindre pour suivre les entraînements. Au bout d’un mois, Jonathan leur annonça qu’il était temps de retourner auprès des leurs. Malgré la peur de transgresser la loi du clan qui les avait condamnés à l’exil et la perspective d’un affrontement, tous ses élèves le suivirent en le voyant prendre son envol.
Quand les goélands virent revenir les exclus et découvrirent la qualité de leur vol, le caractère transgressif de leur retour passa au second plan et aucune bataille n’eut lieu. Ils se contentèrent de tourner le dos aux parias, obéissant aux injonctions de l’Ancien sous peine d’être exclus à leur tour.
Imperturbable, Jonathan persistait à instruire ses élèves tandis que certains jeunes goélands, profitant de la nuit pour ne pas être vus, s’approchaient et les observaient. Certains finirent par les rejoindre. Terrence Lowell fut le premier, suivi de Kirk Maynard qui rêvait de voler mais pensait ne jamais y parvenir en raison d’une aile paralysée.
– Kirk Maynard, tu es libre ! Peu importe ton aile engourdie ! Viens avec moi, et on va essayer.
En deux temps, trois mouvements, et sans manifester de peine, Kirk Maynard étendit ses ailes et avec légèreté s’envola dans le ciel noir. Alerté par les cris de sa victoire, un millier de curieux s’approcha et se tourna d’un seul bloc vers Jonathan.
– Le goéland est « liberté » ! C’est en apprenant, qu’il découvrira de quoi il est capable et pourra accomplir les mêmes prouesses. Rien ne saura l’en empêcher. La seule loi qui mérite d’être suivie est celle qui permet d’être libre ! leur expliqua-t-il.
Son discours faisait chaque jour de nouveaux adeptes.
Un matin, lors d’une démonstration de vol à de nouveaux élèves, Fletcher s’écrasa contre un rocher de granit afin d’éviter un bébé goéland. Le choc fut si violent, qu’il le transporta dans un monde étrange et sombre, dans lequel s’alternaient oublies et réminiscences. Se croyant mort, il entendit la voix bienveillante de Jonathan.
– Tu n’es pas mort Fletcher ! Tu viens d’expérimenter le vol par la pensée. Il te suffit de songer à un lieu pour t’y retrouver.
Aussitôt, Fletcher se revit parmi les siens et se réveilla au milieu du clan. Le voyant ouvrir les yeux, les goélands qui l’avaient vu mort un instant plus tôt, le crurent ressuscité et mirent son retour à la vie sur le compte de Jonathan. Persuadés de ses intentions démoniaques, ils s’approchèrent becs ouverts et regards menaçants, bien décidés à les déchiqueter.
Jonathan, sentant le danger, suggéra à Fletcher de s’échapper par le même moyen qu’ils étaient arrivés. En une fraction de seconde, ils se transportèrent ailleurs, laissant derrière eux les milliers de becs qui voulaient les tuer.

Arrivé en lieu sûr, Fletcher interrogea Jonathan
– Comment faites-vous pour éprouver assez d’amour pour former cette communauté qui a voulu vous tuer ?
– Il suffit d’aimer le vrai goéland et ce qu’il a de bon en lui ! Je me souviens par exemple, avoir rencontré un jeune goéland – il s’appelait Fletcher – qui éprouvait de la haine pour le clan qui l’avait exclu et qui maintenant est fin prêt pour le guider vers la lumière !
Sur ces paroles, Jonathan disparut, tout comme l’avait fait l’Ancien avant lui, et laissa Fletcher transmettre ce qu’il lui avait appris.

Dès lors, Fletcher s’appliqua à donner des cours de vol à ses nouveaux élèves, garantissant ainsi le cycle de la connaissance et de la liberté, et se dirigeant par là même, sur la voie de la sagesse.

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