La liberté, ma bataille

Texte initial que j’ai écrit en octobre 2017

En ce jour de septembre, j’étais encore heureux. Du haut de la tour nord je voyais le ciel bleu. Ma vie était limpide, mon avenir prometteur et en homme cupide rien ne me faisait peur.
Mais c’était sans compter sur la nature humaine, ses sentiments de haine qui vers la mort entraînent.
Quand juste avant l’impact avec l’oiseau de feu un bruit assourdissant me fit lever les yeux, je vis le monstre fou aux ailes déployées, nous frapper de plein fouet pour tuer la Liberté !
Tout tangue autour de moi, tout se met à trembler. Envahi par l’effroi je reste pétrifié, car j’assiste sans voix au défilé sans fin, de corps démembrés dont les cris restent vains. Tous ces pleurs, toutes ces plaintes accaparent ma pensée, le feu et la fumée m’empêchent de respirer.
Je ne sais pas encore que tout va basculer, que mon illustre tour va bientôt s’effondrer, mais mon instinct me dicte qu’il me faut m’en aller. Alors sans plus attendre je vais vers l’escalier, pour sortir du méandre et pour ma vie sauver.
La descente est sans fin, on est tous alignés, on est tous dans un train qui ne peut s’arrêter. Quand enfin de l’air libre j’aspire une goulée, la tour perd l’équilibre : morceaux de vies broyées…

Puis le temps a filé et 16 ans ont passé.

Nous sommes en septembre, le ciel est encore bleu. Mais moi toujours je tremble et ne suis pas heureux.
Ma vie est un cauchemar, polluée par le passé. La hauteur me fait peur, je vis au rez-de-chaussée : bannis les escaliers, les marches à descendre. Aujourd’hui dans la rue je n’ose plus me rendre et reste dans ma loge isolé et perdu.
Cependant ce matin je suis déterminé, à combattre l’horreur, à chasser mes frayeurs. Il y a eu tant de morts et tellement de blessés, je ne peux les trahir en me laissant mourir.

Et puisque la faucheuse n’a pas voulu de moi, que j’ai la chance de vivre et d’être toujours là, dans les rues de la ville, je m’en vais témoigner, crier, chanter, hurler ! Vive la liberté !

Réécriture

Ce ne fut pas l’alarme du réveil qui sortit Peter de son sommeil, ni les cris des enfants sur le chemin de l’école. Non. Ce fut un son inhabituel et si inespéré, qu’il crut qu’il rêvait encore : son voisin et ami John, chantait sous la douche !

Peter se leva, souriant. Le bonheur n’était pas de mise en ce jour de commémoration du 11 septembre 2001, mais il était heureux du pied de nez que son ami faisait aujourd’hui à la mort.

Installé dans le canapé, il se versa un grand bol de café.

Lors des attentats, John travaillait au 63ème étage de la Tour Nord. Il était alors le stéréotype même du trentenaire américain qui a réussi. Quand l’avion avait foncé sur l’édifice, sa vie avait basculé.

John s’était confié à Peter ; une seule fois.

Un bruit assourdissant lui avait fait levé la tête et il avait juste eu le temps de voir l’avion foncer sur eux.
Puis la tour avait tangué et tout s’était enchaîné. Le bruit des alarmes et du fer qui se tord ; des cris de douleur et d’appels au secours. L’odeur de la fumée et du kérosène. Puis celle de la viande grillée. La vue des corps sans vie ; celle des corps en vie mais en sang… et des autres, qui n’étaient pas encore morts, mais qui préféraient l’être et se jetaient dans le vide en appelant leur mère ou en récitant le « Notre Père ».
Puis il s’était dirigé vers l’escalier pour rejoindre la file indienne des zombis qui comme lui, voulaient échapper à l’enfer. La descente avait duré une heure. Hébété et couvert de cendre, il était sorti indemne de la Tour. 20 minutes après, elle s’effondrait…

Peter se resservit un café et alluma une cigarette.

Indemne… C’était vite dit. Car si sa blessure n’était pas physique, elle n’en était pas moins profonde : c’était la blessure de la mémoire. Une plaie béante, bloquée sur le passé et qui allait mettre 16 ans à cicatriser.

Peter se rappela les phobies que John avait développées. Celle de la hauteur, qui l’avait poussé à déménager au rez de chaussée ; puis celle du monde qui l’avait l’obligé à se cloitrer chez lui ; enfin celle du bruit, qui l’avait empêché d’allumer la télé, l’isolant tout à fait.
Bouleversé et doutant de son rétablissement, Peter venait le voir chaque jour, à cette époque. Chaque jour, il découvrait un homme malheureux, écrasé par la culpabilité d’être encore en vie, de ne rien avoir pu faire, et de son incapacité à réagir.
Il avait fallu une année pour convaincre son ami de se faire soigner et de nombreuses autres pour que John, aidé de son psy, renoue avec le quotidien. Les gestes anodins le faisaient souffrir : regarder par la fenêtre, ouvrir la porte de l’appartement, aller dans la rue, rentrer dans un magasin…

Ah, la première sortie de John ! Quelle émotion ! Peter s’en souvenait comme si c’était hier.

C’était 8 ans après l’attentat. Ils n’avaient fait qu’un petit tour dans le parc de la résidence, mais ces quelques pas avaient ramené son ami à la vie. Il avait encore fallu des années d’effort, pour qu’ils se promènent plus loin et plus longtemps et que John se resocialise enfin…

Maintenant, il sortait seul et n’avait peur de rien. Il avait même sollicité la CNN pour participer à l’émission de commémoration programmée aujourd’hui !

Bon sang ! L’émission ! Peter alluma la télé ; juste à temps pour voir la fin du témoignage de son ami.

« J’ai mis 16 ans à sortir de l’enfer et à réaliser la chance que j’avais eue d’en avoir réchappé. J’ai compris que je gâchais cette chance ; qu’elle ne servait à rien, si ce n’était à apporter aux terroristes la satisfaction d’être parvenus à me priver de toute liberté. Avais-je le droit de me comporter ainsi ? Ne devais-je pas au contraire vivre au centuple, vivre pour ceux qui avaient péri, vivre pour prouver aux terroristes qu’ils avaient échoué ?
Car ils ont échoué ! Ma présence en est la preuve. Et puisqu’hier la mort n’a pas voulu de moi, j’en profite aujourd’hui pour crier haut et fort : Vive la liberté ! »

Face à la nouvelle détermination de son ami, Peter sut qu’il était de retour dans le monde des vivants.

© Jos Gonçalves le 5 février 2019

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