La victoire de Suzanne

Ce matin, Suzanne a appris l’incroyable nouvelle ! La guerre est finie ! Dans toute la France, et dans tous les pays alliés, les crieurs de journaux ont propagé l’information. Des millions d’êtres humains ont ainsi vu se réaliser leur rêve le plus fou.
Depuis, c’est l’explosion de joie. Sous le soleil venu lui aussi saluer l’événement, la population a envahi la rue en une immense farandole. Chants, rires et embrassades fraternelles s’y propagent comme pour mieux oublier l’horreur dont elle a été témoin.
Des hauts parleurs installés dans les villes et villages de France diffusent le discours du Général de Gaulle.
La guerre est gagnée ! Voici la Victoire ! C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France !
La victoire… Enfin ! Suzanne est soulagée. Terminées les menaces quotidiennes, les privations, les destructions, les humiliations, la suspicion.  Elle ne tremblera plus pour son fils – résistant et engagé volontaire alors qu’il n’a pas encore 19 ans – qui ressemble tant à son père par son courage et sa détermination.
L’ennemi allemand vient de capituler devant les armées alliées de l’Ouest et de l’Est […] l’Allemagne est abattue et elle a signé son désastre !
Le désastre… Il ne touche pas que l’Allemagne. Et son ampleur – encore sous-évaluée – va se révéler à la hauteur de l’allégresse de ce 8 mai 1945. Combien de vie ôtées, de familles dévastées, de corps torturés, d’hommes, de femmes et d’enfants déshumanisés ?
On ne le sait pas encore, mais avec libération des camps et le témoignage de leurs prisonniers, on découvre l’horreur. Elle va dépasser l’imaginable.
Suzanne, elle, peut déjà faire le constat de sa vie disloquée et de son corps blessé…
Tandis que les rayons de la Gloire font une fois de plus resplendir nos drapeaux, la patrie porte sa pensée et son amour d’abord vers ceux qui sont morts pour elle […] pas un deuil, pas un sacrifice, pas une larme, n’auront donc été perdus !
Le sacrifice… Suzanne regarde son bras droit, amputé. Elle revoit sa maison, bombardée. Son passé englouti sous les pierres. Effacé.
La souffrance… Elle pense à celle de son mari, Charles, dont elle a eu des nouvelles en avril. Prisonnier politique, il a été déporté à Dachau par le train qu’on appellera plus tard le « train fantôme »… L’un des derniers d’une longue série. Elle l’imagine dans ce convoi, qui mit cinquante-sept jours à atteindre sa destination, transportant sous la chaleur torride de l’été 1944, des centaines d’hommes et de femmes dans des conditions telles, qu’elles éviteront à beaucoup d’entre eux de connaître l’horreur des camps.
La mort… De millions d’êtres humains… Et de Charles.
Suzanne ne cesse de l’imaginer dans le camp, sa dernière demeure. Elle voit son corps décharné par le manque de nourriture, affaibli par le travail forcé, et meurtri par les coups. Son corps vaincu par le typhus et brûlé par les SS. Ce corps sur lequel elle ne pourra jamais se recueillir.
Dans la joie et la fierté nationale, le peuple français adresse son fraternel salut à ses vaillants alliés qui […] ont lutté, pâti, travaillé, pour que l’emportent, à la fin des fins, la justice et la liberté.
La liberté… Au nom de laquelle l’homme a fait preuve du meilleur comme du pire.
La liberté, qui a permis à certains de montrer leur courage, leur abnégation, leur solidarité et leur détermination, et à d’autres de laisser libre cours à leur folie meurtrière.
La liberté… Affichée à l’entrée de chaque camp du troisième Reich à la manière d’un slogan « Arbeit macht frei », « Le travail rend libre » !
La liberté, galvaudée, tronquée. Réduite à une seule certitude : celle de mourir.
Honneur ! Honneur pour toujours, à nos armées et à leurs chefs ! Honneur à notre peuple […]! Honneur aux Nations Unies […] qui, aujourd’hui, triomphent avec nous.
Ah ! Vive la France !
Honneur… Oui, honneur à tous. Aux vivants comme aux morts, puisque c’est tout ce qu’il leur reste.
Et que vive la France. Qu’elle se relève et se reconstruise. Que sa souffrance ait un sens, que ses sacrifices ne soient pas vains…
Et que sonnent les cloches de toutes les églises de France et des pays alliés. Que retentissent les sirènes qu’hier encore tous redoutaient et qu’aujourd’hui tous applaudissent…
Mais si la victoire est bien là, Suzanne lui trouve un goût amer. Elle l’a payée trop cher pour pouvoir sans réjouir. Et en ce jour printanier, elle a laissé ses persiennes fermées pour ne pas voir la vie reprendre ses droits, pour ne pas voir la foule en liesse fêter la fin de la guerre.
La guerre ! Si elle a meurtri sa chair, elle a aussi égaré son esprit.
La folie est ainsi devenue le nouveau refuge de Suzanne. L’échappatoire à sa souffrance. Sa victoire sur la cruauté.
Alors elle attend le retour de son homme.

Plusieurs fois par jour elle reconnait son pas dans l’escalier.
Plusieurs fois par jour elle coure vers la porte, l’ouvre de sa main valide, se précipite sur le palier dans l’espoir fou de retrouver son Charles.
Charles, matricule 93961… Mort le 29 décembre 1944 à Dachau.
© Jos Gonçalves le 5 juillet 2019

 

 

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