Le mystère de la longévité

Ce matin de la mi-août 1970, Louise avait fait une découverte à priori banale, mais qui allait changer son quotidien. Un chat à la fourrure soyeuse et argentée l’attendait sur le pas de sa porte. Son regard vert clair exprimait une assurance tranquille et une intelligence hors du commun. Louise avait aussitôt été conquise. Elle avait alors 50 ans. Veuve et sans enfant, elle vivait seule et ses journées s’enchaînaient au rythme des trois postes qu’elle occupait pour améliorer son ordinaire. Malgré son désir de garder l’animal auprès d’elle, elle avait mené sa petite enquête auprès du voisinage pour trouver le maître de l’animal. Sans succès. Ravie que ses recherches soient restées vaines, elle était allée s’enquérir de l’état de santé du félin auprès d’un vétérinaire. Il lui avait appris que c’était un Mau Egyptien, race de chat très ancienne qui vivait déjà sous l’Egypte antique, époque à laquelle il était considéré comme un Dieu. La marque en forme de « M », qui s’étirait en lignes sur son cou et son dos jusqu’à la pointe de sa queue, était particulière à sa race et en accentuait l’élégance. A la fin de la consultation, l’homme lui avait affirmé que l’animal était en pleine forme, malgré l’âge semblait avoir.« C’est une énigme chère madame ! Ces chats ont une espérance de vie de 20 ans tout au plus et celui-là semble les avoir dépassés depuis bien longtemps. Ne vous y attachez pas trop, hein ! Car sa compagnie pourrait être de courte durée ».Elle s’était abstenue de lui avouer que c’était trop tard. Car si c’était une solitaire – elle ne fréquentait personne en dehors du cadre professionnel – elle ressentait déjà le besoin de sa présence.De retour chez elle, elle s’était interrogée. Comment allait-elle appeler son nouvel ami ? Le caractère énigmatique de l’animal venu de nulle part, son âge incertain et le « M » dessiné sur son front, la guidèrent dans sa décision. Elle l’appela Mystère. Elle était loin de se douter que ce nom lui allait comme un gant.

Mystère était un chat sensible et affectueux qui vouait une véritable adoration à sa maîtresse. Il se frottait câlinement à ses jambes, dos arrondi et queue levée, pour lui manifester sa reconnaissance et son amour. Elle lui rendait bien et s’échinait toujours plus au travail pour lui apporter le confort qu’il méritait. Elle était ainsi Louise. Gentille, Naïve et un peu niaise aussi… « Une oie blanche » comme on dit. Un rien la rendait heureuse ou triste, et le moindre fait devenait un évènement d’une importance démesurée. Elle ne parvenait pas à canaliser sa pensée et ses émotions, prenait les choses comme elles venaient et parlait souvent pour ne rien dire. Bref, Louise ne brillait pas par son intelligence.
En rentrant de ses journées de labeur, elle lui confiait les anecdotes de son quotidien et s’enquérait de son avis. Elle parlait et parlait sans cesse, abordant toutes les futilités de son existence insignifiante. Mystère l’écoutait et semblait la comprendre. Ses yeux se plissaient de plaisir à chaque mot qu’elle lui adressait et il appréciait le soir venu, ces moments d’échange et de complicité. Préférant le langage corporel au miaulement – qu’il avait banni depuis longtemps – il tentait de lui répondre à sa manière en plongeant dans les yeux de Louise, son regard hypnotisant et quelque peu envoutant. N’ayant jamais entendu le son de sa voix, sa maîtresse en avait d’abord conçu une vive inquiétude. Puis elle s’était habituée à ce silence et l’avait accepté. Après tout, son mutisme n’était qu’une singularité de plus qu’elle ne pouvait s’expliquer… Un mystère. Elle n’était pas au bout de ses surprises.

Les semaines et les mois passèrent. Puis les années. Et alors que les cheveux de Louise blanchissaient, que sa silhouette se tassait, et que sa mémoire se dissipait, le temps semblait ne pas avoir d’emprise sur son chat. Son poil restait soyeux, son visage arrondi, son corps musclé. Seule son intelligence paraissait impactée par les années qui passaient, nourrie par les longues périodes de méditation auxquelles il s’adonnait.Car là résidait le véritable secret du félin : mettre à profit son indolence innée pour se concentrer sur l’essentiel. L’immortalité. A ses yeux, l’Homme, dont la seule préoccupation était de produire plus pour consommer plus, n’était là que pour l’aider dans sa quête et s’occuper de son confort. Son énergie ainsi économisée, l’animal n’avait plus qu’à se concentrer sur le primordial. C’est ainsi qu’il était parvenu à en résoudre la problématique. Cela faisait des siècles qu’il observait les êtres humains penser à des futilités et s’exprimer à tort et à travers. Et cela faisait des siècles que ses maîtres se succédaient en toute insouciance.

Ainsi, si la vie de Mystère était éternelle, celle de Louise arrivait à sa fin.

Mi-aout 2018. Louise a 98 ans. Depuis le matin, Mystère n’a pas bougé du fauteuil situé à droite du lit de sa maîtresse et ses grands yeux couleur vert clair restent rivés sur la vieille dame. Il sait qu’aujourd’hui est son dernier jour. Au rythme des gémissements de Louise les heures s’étirent péniblement jusqu’au milieu de l’après-midi.
Temps de méditation pour lui, d’agonie pour elle.
Soudain les paupières de la mourante se soulèvent. D’un bond souple et précis, le chat vient délicatement à ses côtés.
Echange de regard intense.
Il lit dans son âme… « Révèle-moi ton secret ! » supplie-t-elle.
Il accède à son dernier désir et lui livre ses connaissances et sa pensée …

Pour le grand maître, l’Homme se prend !
Pourtant sans cesse il se méprend.
Sans fin il court après le temps,
Sans voir qu’il en perd trop souvent !
Aussi léger que l’est le vent,
Il oublie le plus important :
Il faut savoir prendre le temps
De méditer à bon escient.

Louise, avant de fermer les yeux, comprit mais un peu tard, qu’elle avait bien trop souvent, beaucoup parlé et peu pensé.

 

© Jos Gonçalves le 10 novembre 2018

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