Le triporteur fantastique

Pierre recula d’un pas pour mieux admirer l’œuvre qu’il tentait de réaliser depuis plusieurs jours et qui devait lui permettre de remonter le temps.
Le chariot qu’il avait muni de la selle et des pédales de son vieux vélo, ressemblait maintenant à un triporteur fait de bric et de broc. Accroché à la barre de poussée du caddie, il y avait un rétroviseur. Il reflétait la lumière couleur métal de fusil et se dressait fièrement, conscient du rôle essentiel qu’il allait bientôt jouer.
Satisfait, il opina de la tête. Pour un enfant, il ne s’en était pas trop mal tiré et l’engin qu’il avait maintes fois imaginé était fin prêt. Restait à savoir s’il fonctionnait…
Il retira ses souliers, enfila sur ses chevilles les serre-pantalon qu’il avait pris soin d’emporter et mit ses baskets.
Puis il se rapprocha de sa création et se pencha sur le miroir. Il y vit son père, Bill, cow-boy déchu au parler hérissé d’un accent de la plaine, qui sirotait son verre de rouge à la terrasse du Korova, bar où il passait ses journées. Momo – le tenancier du lieu dont le seul but était d’alcooliser toujours plus ses clients pour faire toujours plus de profit – se tenait sur le pas de la porte, prêt à dégainer à tout moment sa bouteille de vinasse.
La mâchoire contractée et les poings serrés, Pierre ferma les yeux et une déferlante de larmes noya son chagrin et engloutit Momo.
J’y arriverai papa ! J’te l’jure ! Ce s’ra comme avant…comme avant Momo ! Et le lait coulera à flots !
Quand il regarda à nouveau dans le rétroviseur, il y vit cette fois le reflet de tous ses espoirs, et décida de mettre son projet à exécution.
Plus déterminé que jamais, il enfourcha sa machine, y jeta ses bagages – souvenirs sombres, tristesse et espérance – et commença de pédaler. Doucement d’abord, pour se mettre en jambe et prendre une bonne cadence. Puis de plus en plus vite, afin d’atteindre le point de rupture qui inverserait l’effet du miroir. Si ses calculs étaient bons et que le pouvoir du rétroviseur s’avérait, il pourrait revenir dans le passé et réécrire le présent.
Il vit son père s’éloigner derrière lui, n’être plus qu’un point et disparaitre tout à fait. Le village se mit à rétrécir lui aussi, et se fondit bientôt dans son dur ciel bleu. Quand l’engin atteignit sa vitesse maximale, le jour et la nuit s’alternèrent sans discontinuer et le paysage se métamorphosa. Défilé d’images et de flashs successifs : campagne dévastée, désert, serpent gris d’une rivière, région solitaire…
Puis le clignotement s’arrêta net, laissant place à une lueur blanche et éclatante.
Le mozg* plein à péter de lumières, Pierre se mit à réfléchir aussi vite qu’il avançait : il n’était pas loin du but. Il le savait.
Il avait remonté le temps, avait été plus rapide que lui.
S’il faisait demi-tour à toute vitesse et retournait au Korova, il pourrait changer le cours de sa vie.
Maintenant !
Il cessa brusquement de pédaler, se cramponna à la barre de poussée qui lui servait de guidon et d’un geste sec opéra un virage à 180°. L’engin bascula dangereusement, faisant décoller les bagages qu’il contenait. Tristesse et souvenirs sombres en furent expulsés et se brisèrent sur le macadam. Espérance tournoya au-dessus du chariot tout en suivant son mouvement, puis se laissa retomber doucement à sa place initiale. Sereine.
Sourire et soulagement de Pierre ; puis bouffée d’espoir et d’impatience à la vue de son village situé sur les hautes plaines à blé.
Dans un dernier effort, il appuya de toutes ses forces sur les pédales et se retrouva en un clin d’œil devant le Korova.
Le triporteur s’arrêta net.
Assis à la terrasse, de nombreux clients dégustaient un élixir opalin. Gentilles minutes pépères.
Momo avait disparu. La licence pour la vente d’alcool aussi. Dorénavant, le Korova était un de ces messtots** où on servait que du lait.
Sur sa façade on pouvait voir la nouvelle enseigne, « Korova Milkbar ». Sur le pas de la porte Bill, le nouveau tenancier.
Il regardait Pierre. Un beau sourire illuminait son visage et laissait apparaitre l’émail de ses dents, blanc comme la bouteille de lait qu’il tenait à la main.
Père et fils se retrouvaient enfin. Chacun tout l’univers de l’autre.

 

© Jos Gonçalves le 20 mars 2019

*Mozg : cerveau, esprit
**Messtot : endroit

 

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