L’enfant et la bonne étoile

En cette veille de jour de l’an, le temps était glacial. Il neigeait depuis le matin et les rares passants se hâtaient pour retrouver la douce chaleur de leur foyer. Aucun ne faisait attention à la gamine pauvrement vêtue qui tendait la main. Le soir venu, dans les rues désertes, elle n’avait pas vendu un seul paquet d’allumettes.

A bout de force, elle pensa rentrer chez elle mais ne put s’y résoudre en imaginant les coups que son père lui assènerait si elle ne rapportait pas quelques sous. Elle continua à errer dans la neige et le froid, en songeant à sa grand-mère, le seul être qui l’avait aimée, mais qui n’était plus…
Elle était maintenant incapable de  faire un pas de plus. Elle se mit à l’abri dans une ruelle et craqua une allumette pour réchauffer ses pieds nus et ses doigts transis. A la lueur de la flamme, l’image de sa grand-mère apparut. Chaleur et réconfort envahirent la fillette mais la quittèrent dès que la lumière s’éteignit. Le visage adoré disparut. Elle gratta aussitôt une nouvelle allumette pour garder auprès d’elle la personne qu’elle aimait tant. Puis elle en alluma une autre, et une autre encore.
Bientôt il ne lui en resta plus que deux. Au frottement de la première, des étoiles apparurent et filèrent vers le ciel. Dans un geste désespéré, la pauvrette tendit le bras et s’accrocha à l’une d’elles. Entraînée dans son sillage, elle traversa un tunnel blanc et lumineux à une vitesse fulgurante et oublia tous ses malheurs.

L’astre la déposa délicatement dans un bois  et flotta au-dessus d’elle comme pour la protéger. La gamine crut reconnaître l’endroit. Paisible et silencieux, il paraissait dépourvu de toute vie. L’instant immuable. Seul le son des arbres émergeant des mares qui les entouraient, parvenait à rompre le silence. Une lumière verte enveloppait l’espace et réchauffait la fillette.
– Où m’as-tu amenée, l’étoile ? Quel est donc cet étrange pays où l’eau sinue entre les arbres mais ne mouille pas mes pieds ?
– Ce lieu s’appelle « Entre-les-mondes » mon enfant… Surtout ne te fie pas à ces eaux calmes et curieuses. Elles se ressemblent toutes mais chacune d’elles est un univers différent. Il est aussi facile de s’y perdre que difficile de les reconnaître. Pour retourner dans le bois, il te faudra enfiler un anneau aussi jaune que le vieil arbre qui le détient et plonger dans l’étang approprié…
Puis l’astre disparut en zébrant le ciel.
En le voyant s’éloigner ainsi, la petite se souvint des paroles de son aïeule « lorsque l’on voit une étoile qui file, une âme monte au paradis »…

Se retrouvant seule, elle décida de découvrir le bois mystérieux dans lequel elle se trouvait. Très vite elle comprit qu’il était vivant. Les arbres semblaient vouloir la rassurer et la guider à travers le réseau infini formé par les mares. Ils se courbaient à son passage, tendaient leurs branches pour lui indiquer la route à suivre et la réconforter. Sereine et apaisée, elle déambula dans l’enchevêtrement des eaux, à la recherche de l’anneau et du monde dans lequel elle voulait s’arrêter.
C’est l’arbre jaune qu’elle découvrit en premier. Majestueux et accueillant. Dès qu’elle le reconnut, elle s’en approcha, confiante. Il se pencha doucement et lui tendit la branche où se trouvait le précieux bijou. Nulle parole ne fut échangée. Pourtant la fillette entendit ses encouragements et lui transmit ses remerciements.
Puis elle se mit en quête de l’univers qu’elle convoitait et plongea dans le premier étang. Pendant des heures elle s’immergea ainsi dans les ondes mystérieuses et en visita un grand nombre. Mais atteindre son rêve dans ce dédale de serpent d’eau, lui parut bientôt impossible. Lasse et désespérée, elle se laissa glisser au pied d’un grand chêne. Aussitôt ses racines l’enlacèrent, comme le faisaient jadis les bras de son aïeule, et lui révélèrent la façon de s’y prendre pour trouver son chemin.

Dès qu’elle craqua sa dernière allumette et que la flamme ondoya, sa grand-mère apparut, souriante et rassurante.
– Grand-Mère ! Te voilà enfin ! Oh grand-mère, je t’en supplie ! Emmène-moi dans ton monde !
La vieille dame lui tendit la main et l’enfant enfila l’anneau jaune à son doigt. Puis ensemble elles plongèrent dans la mare qui menait au paradis.

Le lendemain, des passants découvrirent dans une ruelle le corps sans vie d’une gamine pauvrement vêtue. En voyant les allumettes consumées tout autour d’elle, ils imaginèrent avec effroi la terrible nuit qu’elle avait passée. Ils ne savaient pas qu’elle avait été la plus belle de sa courte vie… Et que l’enfant, maintenant blottie dans les bras de sa grand-mère, savourait enfin le bonheur.

© Jos Gonçalves le 5 juin 2019

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2 réponses à L’enfant et la bonne étoile

  1. Sabrina P. dit :

    Bonjour Josiane !

    C’est Sabrina de l’Esprit Livre ! Sans être de la même formation, je reconnais une des consignes de l’Entre-Monde. Je trouve que tu t’en sors très bien avec cette jolie histoire combinée, en reprenant des éléments pertinents tout en ajoutant cette poésie. C’était très plaisant à lire, et je suis contente de suivre ton blog où je peux lire des textes divers ! L’ajout d’images est un plus par rapport à la plate-forme (sont-elles libres d’accès ? Sinon, les crédits doivent apparaître pour éviter les ennuis 🙂 )

    Belle journée à toi, Sabrina.

    • josiane-goncalves dit :

      Bonjour Sabrina ! Et merci de ta visite !
      Oui, l’ajout d’images est un plus, car cela permet de « découper » les textes qui sont sensés être plus courts sur un blog que ceux demandés par l’Esprit Livre…
      Pour ces images, je vais sur Google « Images ». Puis dans « Outils » « Droits d’usage » je sélectionne « Réutilisation autorisée sans but commercial »… Je pense – et j’espère – être ainsi « en règle ».
      La recherche d’illustrations me prend certes du temps, mais je trouve le rendu efficace 😉
      A bientôt Sabrina et belle journée à toi !

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