L’herbier des tranchées

Il est tard et la fatigue se fait sentir. Peu importe. Louise ne pourrait se priver du plaisir que lui procure ce moment de la journée. Installée à son bureau, elle en ouvre le cylindre et tire la tablette rétractable recouverte de cuir vert. Puis elle saisit son coupe-papier et commence à ouvrir son courrier. Elle tremble.

Nous sommes en 1916, à La Guiche, petit village du sud de la Bourgogne. Louise Gailleton y est née, 56 ans plus tôt, et y a toujours vécu. Depuis son mariage avec Simon Claude, agriculteur-éleveur et maire de la commune, elle vit à « l’Abergement », une agréable maison pourvue d’un jardin dont elle aime s’occuper.
Enfin, dont elle aimait s’occuper : depuis le début de la guerre elle n’en a plus vraiment le temps.
C’est que c’est une femme investie Louise ! Patriote et croyante aussi. Une femme au service de la France. Comme beaucoup d’autres en cette triste période, elle participe à sa manière à l’effort de guerre et tente d’apporter un peu de réconfort à tous les hommes impliqués dans la bataille.
Impossible pour elle de faire autrement. Impossible d’être indifférente au sort de ces poilus partis la fleur au fusil pour un conflit qui ne devait pas durer et qui pourtant s’éternise. Depuis deux ans déjà la guerre s’enlise dans la boue des tranchées, tranchées transformées en fosses communes où pourrissent des corps déchiquetés.

Louise en est profondément bouleversée et enrage d’impuissance. Pourtant, consciente qu’elle ne peut rien faire pour les morts, elle préfère s’occuper des vivants dont le sort n’est guère enviable. Elle est comme ça Louise, pragmatique. Alors depuis le début du conflit, elle est bénévole à l’hôpital militaire de La Guiche où chaque jour arrivent les blessés atrocement mutilés et souffrant le martyre.
Quotidiennement et pendant de longues heures, cette femme au doux visage qu’illuminent deux joyaux bleu clair, donne la soupe aux manchots, lit le courrier aux aveugles, et éponge le front des fiévreux. De sa voix calme et assurée, elle les apaise comme le feraient leurs mères, leurs sœurs ou leurs épouses dont ils sont éloignés. Jamais elle ne se décourage. Au contraire, elle décuple son énergie face au malheur des hommes. Chaque jour on peut voir sa mince silhouette accourir auprès d’eux et se pencher sur le lit de leur souffrance.

Parfois un miracle se produit. Un blessé est guéri, se lève de sa couche et fait ses premiers pas. C’est un jour de bonheur, de rires et de larmes de joie. Un instant de bien-être à la saveur oubliée. Hélas ! La victoire est éphémère : la guérison des soldats réparés signe aussi leur retour au front. Et si les blessures de leurs chairs ont cicatrisé, celles de leurs esprits se font plus profondes à l’idée de repartir côtoyer la mort. Une fois de plus l’adversité stimule Louise qui a un cœur « gros comme ça »! Attachée à ces hommes, elle devient leur marraine de guerre. C’est sa manière à elle de participer au combat, d’accompagner les poilus sur les champs de bataille.
Une correspondance régulière s’instaure alors entre ce petit bout de femme déterminé et dynamique et ces hommes repartis en enfer. Chaque jour elle lit leur désespoir et leur découragement. Chaque jour elle cherche les mots qui pourraient donner un sens à leur triste sort. En vain. Plus le temps passe, plus les lettres qu’elle reçoit témoignent de leur résignation. Beaucoup disent préférer mourir plutôt que de continuer de se battre. Pourtant Louise ne lâche rien. Convaincue que le bonheur réside dans le regard que l’on porte aux petites choses, elle veut en persuader ses filleuls. Son imagination et son inclinaison pour la botanique vont l’aider à trouver le moyen de les inciter à voir les champs de bataille d’une manière différente. Elle leur propose de joindre à leur correspondance, des éléments végétaux récoltés sur les zones de combat, pour en faire un herbier. Leur herbier !
Dorénavant, Louise n’a plus peur de lire les mots désespérés de ses amis. Au contraire, elle est impatiente de découvrir le petit brin de poésie qu’ils ont glissé dans leur courrier. Emue, elle en savoure le doux parfum. Odeur de pré, de jardin, de forêt. Odeur d’espoir aussi, redonné par la terre qui malgré ses blessures produit toujours ses fruits.
Chaque soir elle dispose les feuilles, herbes ou fleurs, entre les pages d’un gros livre pour les faire sécher, et retire celles qui sont prêtes à décorer l’album.

Oh, elle est réaliste Louise ! Elle sait que son herbier ne recense pas de plante rare ! Elle le sait mais elle s’en moque. Son herbier à elle immortalise les traces des batailles de la Grande Guerre : Le chemin des Dames, Verdun, Argonne, Champagne… Il livre des tranches de vie et des histoires d’hommes qui tirent le meilleur de leur terrible destin.
Elle y colle les fruits de leur funeste récolte, note les lieux dont ils sont issus et inscrit avec des petits brins de paille les initiales des soldats qui les ont cueillis.
Puis elle referme son recueil, le presse fortement contre sa poitrine et prie de toutes ses forces pour que ses filleuls découvrent un jour le livre de leur histoire.

 

Elle est loin de se douter qu’un siècle plus tard, le Muséum d’histoire naturelle exposera son « herbier des tranchées ».

© Jos Gonçalves le 18 avril 2019

 

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