L’Homme de trop

Jacques se pencha et colla son oreille au conduit de la cheminée de sa chambre.
Ah, la cheminée ! Il lui devait une fière chandelle…

Depuis qu’il avait découvert le moyen d’espionner sa mère quand elle se trouvait dans le salon, il en usait dès que l’occasion lui en était donnée. Indiscret de nature, il assouvissait ainsi quotidiennement sa curiosité malsaine et fureteuse avec délectation.
Au fil des jours, il avait découvert le vrai visage de  Marie, sa mère. Et l’image de la femme sainte qu’elle incarnait depuis toujours –  à laquelle  tous s’accordaient à dire qu’ils pouvaient « donner le bon Dieu sans confession » – s’était passablement étiolée.
Il sourit en imaginant  la réaction de sa mère quand elle apprendrait qu’il savait que Jean – « l’ami de toujours » – était son amant…

Immobile, Jacques se concentra pour mieux écouter la conversation entre Marie et Jean, discussion dont il était le sujet.
– Réfléchis  Marie ! Tu sais que rien ne me plairait plus que de vivre ici avec toi… Mais avec Jacques ! Ça, jamais ! Bon sang, pense un peu à moi ! Jacques a 33 ans, i l habite encore « chez maman » et ne fait rien de la journée.  Non vraiment , je ne pourrais pas le supporter !
– Et toi ? Tu penses à moi ? Me demander d’empoisonner mon propre fils ! Il faut être une mère abjecte pour faire cela ! C’est horrible !
– Oh arrête ton cinéma, hein ! Ne joue pas la maman aimante prête à se sacrifier pour son enfant. Pas après tout ce que tu m’as dit sur lui, sur le fardeau qu’il représentait. Non, non, non ! Ça ne marche pas. Il y a un homme de trop dans cette maison ! Tu le sais et tu m’as toujours dit que je passais avant lui ; que tu étais prête à t’en débarrasser. Alors, maintenant, il est temps de le  prouver ! …
Jacques se figea. Incapable de décoller son oreille du conduit en brique, il retint sa respiration. La réponse de sa mère – qu’il imaginait déjà – ne se fit pas attendre.
– Très bien. Ce sera ce soir. Dans la tisane… Quelques gouttes de décoction de fleurs de laurier rose feront l’affaire… D’ailleurs, si tu veux rester dîner…

Jean accepta avec plaisir et l’enlaça. Il était fou amoureux de cette femme qu’il savait perfide. Maintenant assuré de l’amour sans faille qu’elle lui vouait, il ne douta pas un instant de l’issue de la soirée. Il la serra plus fort dans ses bras et ferma les yeux.
Marie garda les siens grand-ouvert. Elle préparait une toute autre surprise à son amant.

Jacques en avait assez entendu. Il se détourna brusquement de la cheminée et se précipita vers la fenêtre pour aspirer l’air qui lui faisait défaut. De longues minutes passèrent ainsi, durant lesquelles  colère et stupéfaction l’assaillirent et l’empêchèrent de réfléchir.
Puis le désir de vengeance les remplaça.
Sa mère et Jean allaient vite savoir qui était l’intrus dans cette maison !
Il jubila en pensant au retournement de situation qu’il leur  réservait pour le diner.

             ***

Ce soir-là Marie apporta trois tisanes. Une pour elle, l’autre pour son fils, la troisième pour « l’ami de la famille qui avait eu la gentillesse d’accepter l’invitation à ce repas  ».

Jean lui adressa un regard complice. Elle n’y répondit pas.
Jacques fit remarquer à sa mère que la boisson semblait trop chaude… Elle alla à la cuisine chercher de l’eau fraîche.
Puis le plus naturellement du monde, il demanda à Jean s’il n’avait pas envie de cette eau de vie dont il raffolait tant. « Elle est rangée là, dans le meuble juste derrière vous… ». L’homme se retourna pour attraper la bouteille.
Jacques en profita pour échanger sa tasse avec celle de Jean.

Pourtant dès qu’il but une gorgée de sa tisane, il fut terrassé par une crise cardiaque. Marie avait décidé que l’homme de trop était son amant.

©Jos Gonçalves – le 25 mai 2019

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