Tartuffe, un escroc moderne

Ils venaient de passer une de ces soirées comme ils les aimaient tant. Une soirée entre amis, faite de rire et de complicité, de détente et de simplicité. Un de ces moments de partage qui rassérène et rend heureux et qui fait perdre la notion du temps. Pourtant, les heures avaient défilé et la fatigue avait fini par les rattraper. Alors ils s’étaient quittés en se promettant de se revoir très bientôt, tout en n’ayant plus qu’une idée en tête : se blottir dans les bras de Morphée.
Mais le sort en avait décidé autrement, et cette fin de journée prit une toute autre tournure quand, arrivés chez eux, ils découvrirent que leur voiture – une Mercedes dernier cri achetée à crédit – avait été cambriolée pendant leur absence.

Furieux, ils déclarèrent le vol à la police qui l’enregistra sans grande conviction. Il se faisait tard, mais ne pouvant se résoudre à rester les bras ballants, ils entreprirent de parcourir les rues du quartier dans l’espoir naïf de retrouver leur carrosse. Ce fut bien sûr peine perdue, et après trois heures de recherches infructueuses, ils se résignèrent à rentrer chez eux, abattus et dépités par leur malchance.

Mais la vie peut s’avérer pleine de surprises, et celle qu’ils eurent le lendemain en ouvrant leurs volets fut proportionnelle à celle qu’ils avaient eue la veille. La Mercedes était garée juste devant leur porte !
Intrigués par ce rebondissement, ils se hâtèrent d’en vérifier l’état et aperçurent une enveloppe coincée entre l’essuie-glace et le pare-brise. Leur étonnement fut à son comble quand ils prirent connaissance de la note laissée par le ravisseur :

« Chère Madame, Cher Monsieur,
Ma femme, enceinte de 8 mois, a accouché hier alors que mon véhicule est chez le garagiste depuis une semaine. Cet heureux évènement – qui vous le conviendrez ne souffrait aucun retard – nous a contraint et forcé à « emprunter » votre voiture.
C’est avec mes plus vifs remerciements que je vous la rends aujourd’hui et que je me permets de vous offrir ces deux places de théâtre en dédommagement du désagrément que vous avez subi.
Ma femme, mon bébé et moi vous souhaitons un bon divertissement. »

Troublés par la situation pour le moins singulière, ils regardèrent alternativement la voiture, la note et les billets. Ainsi expliquée, la motivation du vol leur parut tout à fait acceptable et les convainquit de la bonne foi des ravisseurs. L’indulgence prit le pas sur leur colère qui retomba comme un soufflé et ils ressentirent presque de la reconnaissance envers ces voleurs qui leur rendaient leur bien et les dédommageaient de leur en avoir privé. Pour un peu, ils auraient remercié ce couple dont le savoir-vivre ne les laissait pas indifférents.

Dès lors, l’incident fut qualifié d’anodin et classé sans suite. Tout étant rentré dans l’ordre, ils reprirent le cours de leur vie.

Arriva enfin le jour de la représentation de la pièce à laquelle ils étaient invités. Il s’agissait de « Tartuffe » de Molière, qui était jouée au théâtre de la comédie française. Bien qu’anxieux de se trouver dans un lieu aussi prestigieux, ils s’y rendirent impatients et curieux…
Ils ne furent pas déçus. La beauté de l’endroit, mais aussi celle de l’œuvre de Molière, du décor et du jeu des acteurs, les enchanta. Leur plaisir fut tel qu’ils ne purent se résoudre à s’en tenir là, et décidèrent de prolonger cet instant magique par un diner au restaurant. Durant tout le repas ils ne parlèrent que du spectacle qu’ils venaient de voir, plaignirent – non sans moquerie – le pauvre Orgon pour sa crédulité et admirèrent Tartuffe pour son intelligence et son habileté à se faire apprécier de ses victimes. Quand ils se garèrent à côté de chez eux, ils en parlaient encore et étaient tout guillerets.

Mais leur joie ne dura pas et leur enchantement disparut instantanément quand, arrivés sur le perron de leur maison, ils constatèrent que la porte avait été fracturée.
Désappointés et effrayés, ne sachant à quoi s’attendre mais imaginant déjà le pire, ils avancèrent lentement dans l’entrée. Ce qu’ils découvrirent alla bien au-delà de leur appréhension : leur maison était entièrement dévalisée. Il ne restait plus grand-chose de leurs objets familiers et un désordre sans nom régnait dans chaque pièce. Seuls les meubles trop encombrants pour être emportés avaient été laissés là… dénudés de leurs bibelots et entièrement vidés de leur contenu.
Mais le pire restait à venir car, quand le sort intervient en général il s’acharne… jusqu’au coup de grâce. Ayant fait le tour de l’appartement et constaté l’ampleur des dégâts, ils se retrouvèrent à nouveau dans l’entrée dont la porte était restée ouverte. C’est en la refermant qu’ils aperçurent un mot accroché à son dos : « Nous espérons que vous avez aimé la pièce. »

Si leur enchantement avait disparu en découvrant le vol, le couperet tomba quand ils comprirent qui en étaient les auteurs et la fourberie dont ils étaient victimes.

Juste avant d’appeler la police, ils eurent l’un et l’autre une pensée pour Orgon.

 

© Jos Gonçalves le 14 novembre 2018

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