Ultime pied de nez

Comme chaque jour, Yvonne s’était installée dans son fauteuil près de la fenêtre. Et comme chaque jour, elle guettait Hélène, sa fille.

Cette fois pourtant, elle l’attendait sans joie ni impatience. Sans amertume non plus…
Elle regarda le prospectus posé sur le guéridon qui lui faisait face et relut le nom de la « Résidence » sensée devenir sa nouvelle demeure. 
« Les Intemporels » ! Quel nom étrange pour un lieu destiné à des personnes dont le temps était compté…
En se rappelant Hélène vanter le confort et la quiétude de l’endroit elle haussa les épaules et dodelina de la tête en signe de négation : elle n’irait jamais.

Yvonne avait les idées claires ce matin. Enfin, ses pensées lui paraissaient moins désordonnées que d’habitude. Elle apprécia cet instant de lucidité – devenu rare – que lui accordait « Alzheimer », l’intrus qui l’accompagnait depuis des mois.
Secrètement, elle le remercia : en la libérant un temps de sa soumission, il lui donnait une chance de partir dignement. C’est ce qu’elle voulait.
Elle ne laisserait pas passer cette chance. Elle ne subirait pas la maladie et la vieillesse.
Car si pour l’heure elle s’accommodait de son déclin physique, Yvonne refusait de perdre la raison. Cela la terrifiait. Pas pour elle, bientôt elle ne s’en rendrait plus compte de toute façon, mais pour son entourage. L’idée d’imposer sa décadence et de faire souffrir ceux qu’elle aimait lui était insupportable.
Les questions se bousculèrent dans sa tête aujourd’hui clairvoyante.
Quels souvenirs laisserait-elle à ses proches après des années de sénilité ? Au nom de quoi devait elle accepter que son image soit entachée par son vieillissement ? Quel sens avait la vie sans la conscience de vivre ?
Femme de caractère, Yvonne avait été maître de sa vie. Elle voulait l’être de sa mort…

Elle en était là de ses réflexions quand la voiture arriva.
Hélène était là.
Se garait devant le portail…
S’engageait dans l’allée…
C’était le moment ou jamais !
Décidée, elle prit le verre d’eau posé sur la table, sortit de sa poche un tube de somnifères, en avala le contenu…
Quand Hélène entra, Yvonne enfilait son manteau…
Sa fille l’aida à monter à l’arrière de la voiture et l’embrassa tendrement. Puis elle se mit au volant et jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Elle y vit sa mère, souriante et les yeux clos. Elle crut qu’elle dormait. Elle démarra, sereine.

Sereine, Yvonne l’était aussi… Et avant de s’éteindre, elle savoura le pied de nez qu’elle faisait à la résidence et à la maladie.

Texte initial – Résidence « Les Intemporels »

Maintes fois pourtant, la vieille dame avait prévenu sa fille : « Je ne partirais d’ici que les pieds devant ! ». Elle lui avait souvent dit, lui avait promis même, mais Hélène ne l’avait pas crue…

Assise dans son fauteuil près de la fenêtre, Yvonne était plongée dans ses pensées et faisait défiler les 60 ans passés dans cette maison qu’elle allait bientôt quitter.

Elle repensait aux jours heureux qu’elle y avait vécus avec son mari, aux joies de leur installation et à l’agencement de leur nid douillet. Elle se souvenait de la naissance de son enfant, de ses rires et de ses pleurs, de ses premiers pas et de sa découverte du monde, de ses craintes et de son insouciance. Elle revoyait les rentrées scolaires de sa fille, ses premiers amours puis son départ du cocon familial. Rien ne manquait, sa mémoire était intacte, décuplée même. Car avec l’âge, certains détails jusqu’alors occultés revenaient avec une telle précision que lors de ses voyages dans le passé elle se croyait dans le présent. C’était si bon de revivre ces moments de bonheur qu’elle y plongeait avec délices de plus en plus souvent.

Oh, elle savait bien que sa tête lui jouait parfois des tours, mais ce n’était que pour des petites choses, des détails, des petits riens. Elle oubliait où elle mettait ses affaires, se dirigeait dans sa chambre d’un pas décidé en se demandant soudain ce qu’elle allait y faire, cherchait régulièrement ses mots et perdait de plus en plus souvent la notion du temps. Lucide face à ses faiblesses intellectuelles, Yvonne s’énervait mais se rassurait pourtant en se disant que tant qu’elle en était consciente, son déclin n’était pas total et qu’il était encore temps d’y échapper.

Elle frissonna. Elle avait toujours pensé qu’une personne avait le droit de partir dignement. Et si la vieillesse physique ne l’inquiétait pas, l’idée de perdre la raison la révoltait, l’angoissait, l’étouffait. Pour elle, la vie n’avait aucun sens sans la conscience de vivre. Oh, ce n’était pas à elle qu’elle pensait, de toute façon elle ne s’en rendrait bientôt plus compte. Mais elle savait que la sénilité n’apportait que douleur à ceux qui en étaient témoins et elle refusait de faire souffrir les êtres qu’elle aimait. Elle ne voulait pas que leurs souvenirs d’elle soient occultés par son vieillissement.

Elle regarda l’horloge ; Hélène, allait arriver d’un instant à l’autre pour l’emmener à la résidence « Les Intemporels ». Elle haussa les épaules et dodelina de la tête en pensant au nom de ce qui allait être sa nouvelle maison…son mouroir.

Puis sa fille arriva et se gara devant le portail.

Yvonne se pencha sur la petite table près du fauteuil, prit le verre d’eau qu’elle y avait posé, ouvrit le tube de somnifères acheté la veille et en avala le contenu. Elle se leva, alla chercher son sac à main et son manteau. Sa fille se chargea de sa valise qu’elle mit dans le coffre, installa sa mère à l’arrière de la voiture en prenant soin de lui mettre un coussin derrière la nuque. Puis elle l’embrassa tendrement, ferma la portière et se mit au volant.

Avant de mettre le contact elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Les yeux fermés et la tête penchée sur le coussin, sa mère affichait un léger sourire. Rassurée, Hélène crut qu’elle dormait. Elle démarra.

Derrière ses paupières closes, la vieille dame avait tenu sa promesse et emportait pour son ultime voyage l’image en noir et blanc de sa dernière demeure.

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