Un rêve salvateur

Jos ne parvenait pas à s’endormir. Ses idées noires tournaient en boucle dans sa tête.

Tout avait bien commencé pourtant. L’idée de roman qu’elle avait eu quelques mois plus tôt, l’avait
plongée dans un état euphorique. Elle avait imaginé l’histoire, les situations et les personnages, et
son esprit avait bouillonné d’inspiration.
Mais les jours s’étaient écoulés au rythme des feuilles blanches et Jos s’était rendue à l’évidence :
l’ampleur de la tâche la rendait fébrile et occultait toutes ses facultés. Elle manquait de méthode, ses
idées restaient improductives et le temps lui faisait défaut. Elle avait cru résoudre une partie du
problème en arrêtant de travailler, mais rien n’avait changé.
Ce soir-là, Jos avait compris que la cause de son manque de créativité n’était pas tant l’absence de
temps que l’usage qu’elle en faisait. Elle en était là quand le sommeil l’emporta et la transporta dans
le monde des songes. La porte de son rêve s’ouvrit comme une invitation, et Jos entra lentement.
L’endroit était clair et lumineux. Une musique aux notes apaisantes émergeait de nulle part.
Aucun autre son ne venait en entacher l’harmonie. Tandis qu’elle avançait, un coussin ouaté vint à
elle et la convia à s’assoir. Elle s’y installa, évolua en état d’apesanteur et gravita vers le centre de la pièce.
Puis la lumière déclina jusqu’à ne plus être et la musique s’arrêta. Les images de ses journées apparurent
alors sur un grand écran blanc.
Les yeux rivés sur son ordinateur, Jos surfait sur les réseaux sociaux, laissait de nombreux
commentaires et en recevait tout autant. Simultanément, elle regardait la télévision et répondait au
téléphone.
La scène fut courte, s’arrêta net puis disparut au profit d’une première injonction :
TU NE T’EPARPILLERAS POINT !
Aussi vite qu’il était apparu, le commandement s’évapora et laissa place au défilé des états d’âme de
Jos : indécision, manque d’organisation et de confiance apparurent sous forme de scénettes. Elle
hésitait à se mettre au travail, tergiversait sur le lieu, le moment et la manière d’entreprendre son
projet.
A la fin de la représentation, apparut la deuxième injonction : TON TEMPS TU ORGANISERAS !
Se succédèrent ainsi les reflets du quotidien et du comportement de Jos. Chacun d’eux était ponctué
d’une nouvelle sommation.
Son manque de force et de courage fut prétexte à l’ordre suivant : A L’ACTION TU PASSERAS !
Le peu d’exaltation et de fermeté dont elle faisait preuve donna lieu à cette consigne :
ENTHOUSIASME ET CONSTANCE TU AURAS !
Enfin l’absence de volonté mise au service de son intention fut l’objet de la dernière injonction :
ENERGIE TU GARDERAS !
Un smiley exécutant un clin d’œil apparut alors et s’éclipsa au profit de l’ultime recommandation :
AU TRAVAIL !
L’écran s’éteignit et la pièce inondée de silence plongea dans le noir complet.
Le nuage se mit en mouvement, mena Jos à la porte de son rêve, lui en fit passer le seuil et l’invita à
sombrer dans un sommeil réparateur.Quand Jos se réveilla il n’était que huit heures. Elle avait peu dormi mais sentait en elle une nouvelle
détermination. Elle se leva, s’installa à son bureau et réfléchit un instant.
Que lui manquait-il pour faire aboutir son projet ? Elle avait l’idée et le temps. Il lui suffisait de
maîtriser ce temps et de mettre son énergie au service de son objectif.
Elle nota ce qu’elle faisait de ses journées. En inscrivant les mots « téléphone », « télévision » et
« ordinateur » elle prit conscience des heures consacrées à autre chose qu’à son projet. Il lui fallait
faire le deuil de ses habitudes. Elle débrancha la télévision, mit son portable en mode silencieux et
son ordinateur hors connexion.
Puis elle décida d’organiser le temps qu’elle venait de dégager.
Six heures d’écriture quotidienne lui parurent raisonnables. Elle les organisa en trois séances dédiées
à l’écriture, à la relecture et à la documentation. Le dimanche et le lundi seraient ses deux jours de
relâche hebdomadaire.
Malgré l’ampleur que prenait sa tâche elle lui parut plus accessible. Il suffisait de s’y tenir et surtout
de s’y mettre !
Elle relut ses notes et se sentit confiante, motivée et enthousiaste. Elle ressentit une énergie nouvelle
qu’elle était décidée à entretenir tant qu’il le faudrait pour mettre le point final à son roman. Elle se
dandina sur sa chaise, remua rapidement ses doigts au-dessus de son clavier tel un pianiste
s’apprêtant à jouer de son instrument et décida de décrire l’idée générale de son récit. Le rythme de
frape s’intensifia, sa concentration aussi. Aucun son, aucun mouvement n’aurait pu la perturber,
aucune autre pensée n’occupait son esprit. Elle fit le plan de son histoire et réalisa la fiche de ses
personnages. Ses mains ne furent plus que l’instrument de son imaginaire, de sa pensée, l’outil qui
lui permettait de planter le décor de son histoire.Quand elle releva la tête de son écran, elle se sentait épuisée et s’étira.
La raideur de sa nuque n’avait d’égal que la douleur de son dos. Elle regarda l’heure : dix-sept
heures ! Pendant des heures elle s’était projetée dans le temps et s’était détachée de sa propre vie.
Elle se leva, caressa ses tempes endolories et massa ses doigts devenus rigides. Elle étendit son cou
et arrondit son dos pour les assouplir et abandonna le personnage qu’elle incarnait depuis des
heures.
Elle était heureuse. Heureuse d’avoir créé, de s’être surpassée, d’avoir franchi la barrière qui hier
encore lui paraissait insurmontable. Elle comprenait enfin que si son roman n’en était qu’aux
premiers balbutiements, il avait des chances de voir le jour si selle se mettait au travail.Jos sortit sur la terrasse pour se dégourdir les jambes et admirer le soleil. Seuls deux nuages
évoluaient sur le fond bleu du ciel.
Quand elle les regarda de plus près, elle n’en crut pas ses yeux. Le premier se transformait en un
smiley exécutant un clin d’œil complice et le deuxième formait un mot qu’elle savait lui être destiné :BRAVO !

© Jos Gonçalves le 18 septembre 2018

 

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